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La Havane – Sache Que Je

Habana, Ma Chère Habana, Ma très chère Habana,

Il y a des ombres dans je t’aime, pas que de l’amour, pas que ça, des traces du temps qui traine.
Il y a mourir dans je t’aime, il y a une question dans je t’aime.

Alors, Sache Que Je…

Comment pourrait il en être autrement.
Tu es belle, si belle, les années passent et le temps qui traine n’en finit pas de te marquer et pourtant tu restes belle, si belle.

Alors, il n’y a pas de question dans mon je t’aime.

Depuis près de cinq siècles, tu t’es offerte, ou on t’a prise si souvent pour quelques pièces d’or ou d’argent depuis l’impitoyable conquête espagnol de Diego Velasquez et Hernan Cortés en personne qui plus tard au Mexique irait détruire en moins de dix ans ce que les Aztèques, une des plus riches civilisations du monde, avait mis deux mille ans à construire.

Et pourtant Sache Que Je…

Suscitant le désir et aiguisant la convoitise des corsaires, flibustiers ou autres pirates des Caraïbes à commencer par Jacques de Sores, pirate Français qui s’empare de toi et te pille jusqu’à te mettre les joues en feu.

Et pourtant Sache Que Je…

Entre tes mains, vont passer des plantes pour teindre tes étoffes, la laine d’alpaga pour tisser tes capes somptueuses décorées de plumes d’oiseaux exotiques, des bois précieux, des porcelaines de Chine, des manteaux brodés de soie, des perles, des parfums, des ivoires et des laques.
Alors les Anglais n’auront de cesse de vouloir t’embrasser et même de te violenter, avant de t’abandonner comme une fille perdue à l’empire coloniale Espagnole.

Et pourtant Sache Que Je…

Tu finiras par devenir rebelle, de conspiration en guerre d’indépendance pour les beaux discours de José Marti, le plus brillant et le plus génial de tous les Cubains, écrivain talentueux et homme d’actions, inspirateur et apôtre de l’indépendance.

Alors Sache Que Je…

Mais sous le joug des Américains en pleine prohibition, des coups d’état militaires, des répressions, des emprisonnements arbitraires, tu deviendras une fille facile te laissant aller à la prostitution, aux jeux, à la drogue, au sexe, à la corruption, accueillant à bras ouverts les conférences des patrons de la mafia pour devenir en parfaite maîtresse la capitale du crime.

Et pourtant Sache Que Je…

Au début de 1959, sous la bienveillance des oracles favorables d’Eros et d’Athena, trois jeunes hommes, des barbudos chargés d’armes et d’idéaux, Camillo Cienfuegos, Ernesto Che Guevara et Fidel Castro viendront te charmer et t’envouter de l’esprit de la Révolution.

Alors Sache Que Je…
Dans ton regard, je vois des éclats d’étoiles lointaines s’évanouir de flamboyance. Pourtant, lorsque tu es seule, tes yeux laissent échapper des perles de larmes comme des trous noirs, sombres de tristesse, d’amertume, d’ennuis et de vastes chagrins.

Le temps implacable dessine ta silhouette, soumise à l’incessant combat que se livrent la nature et la ville, une architecture éblouissante, les lézardes, le délabrement absolu, les façades majestueuses décrépies, les bâtisses coloniales le plus souvent décaties et parfois le patio qui n’abrite plus qu’éboulis. Alors, à la nuit tombée, en catimini, par pudeur, un camion viendra emporter les gravats et détritus sous la protection bienveillante des Bomboneros.

Habana, crasseuse malgré tes efforts pour te faire livrer de l’eau potable par camions citernes entiers brinquebalants dans les ruelles défoncées.
Comme tu es inconséquente, « mañana será otro dia », jamais apprêtée, le cheveu mal peigné. Résolument colorée, tu restes frivole, insoumise, exaspérante, agaçante, tapageuse, picaresque, euphorisante, fascinante, infiniment belle et tellement humaine.

Pourtant Sache Que Je…

Je reconnais que tu as bien élevé tes enfants leur donnant santé et éducation mais sans être capable de leur offrir une vie active prospère, « mi vida, no es facil ». Alors tes ingénieurs, avocats, médecins deviennent chauffeurs de taxi, en voiture, en tricycle ou bien encore en calèche, mais je devrais plutôt écrire en carriole.

J’observe tes efforts, même si je me garderais bien de te qualifier de libéral, le terme serait inapproprié pour ces quelques « activités autorisées pour l’exercice du travail à compte propre ». Mais je vois quelques uns de tes enfant se prendre de passions  pour l’initiative privée, pour l’entreprise personnelle avec l’ouverture des casa particular, les chambres d’hôtes privées, des paladar, les restaurants privés, de petits commerces, de petits services.

Sur un pas de porte, qui en l’occurrence n’a jamais si bien mérité son nom, un entrebâillement de fenêtre, dans une montée d’escalier, sur un établi de fortune, un tabouret, à même le sol, jamais plus d’un mètre carré, ces auto-entrepreneurs, petits, parfois tout petits auto-entrepreneurs, disons micro-entrepreneurs exposent l’un quelques boîtes d’allumettes, l’autre quelques briquets et du gaz pour les recharger, jamais très loin du magasin d’état qui vend les cigares des manufactures ou d’un rabatteur qui vend les cigares tombés du camion ou bien encore, ceux contrefaits de feuilles de bananiers.

L’une quelques bobines de fil à coudre, un autre de la robinetterie, des joints, des raccords en tous genres, bien utiles dans cette ville où tous les réseaux d’eau sont en déliquescence ou bien encore quatre, cinq pots de peinture. Plus loin, un éplucheur de fruits frais installé à même le trottoir, un coiffeur qui exerce sur son balcon. Un dernier bien assez âgé pour conter ton histoire depuis bien avant la révolution traine sa misère, sa tristesse, ses douleurs mais aussi sa dignité, de ruelle en ruelle, proposant aux passants des billets de trois pesos nationaux à l’effigie de Che Guevara au prix d’un pesos convertible soit dix fois sa valeur.

Alors Sache Que Je…

Depuis quelques temps, tu as un nouvel amoureux, un admirateur platonique fervent, un historien Eusebio Leal Spengler qui prend soin de toi comme peu l’ont fait jusqu’à présent, il n’a pour ambition que de t’aider à retrouver une vie authentique pour surpasser ta splendeur de l’époque coloniale en y associant tous tes enfants et contribuant à leur développement.

Alors parfois, l’espace d’une ruelle ou d’une vieille place, tu exprimes l’envie de te refaire une beauté. Cela commence par un bon soin nettoyant, voir un gommage pour purifier la surface de tes vieilles pierres de leurs cellules mortes et exfolier le sébum de tes errements passés des pores de l’épiderme.
Que tu adoptes un maquillage naturel ou sophistiqué, l’incontournable base de teint te permet de fixer le crépi de manière durable. Puis la pose du fond de teint, son effet tenseur et lissant te donne un effet lumineux. Une fois base et fond de teint posés et toutes les petites imperfections corrigées, un peu de poudre pour un fini velouté, le tour est joué.

Quelques gouttes de ton parfum favori aux effluves de papaye, mêlée de fragrances des feuilles de tabac et de rhum qu’exhale les odeurs d’essence des Chevrolets, Pontiac ou autres Cadillac des années cinquante qui n’ont cesse d’arpenter tes larges avenues.

Et, l’espace d’une ruelle ou d’une vieille place, tu retrouves ta splendeur, ton luxe, ton aura.
Tu n’es alors jamais si belle que lorsque tu esquisses quelques pas de danse. Les rythmes de la Salsa ou d’une Rumba mettent en valeur ton si jolie sourire, ainsi que cette robe fendue qui magnifie le galbe de tes seins et la cambrure de tes reins, sans parler des ondulations de ton déhanchement à faire damner tous les religieux de tes nombreuses églises et couvents.

Tu te plais alors à observer discrètement et non sans malice, le désir dans l’œil du passant.

Alors Sache Que Je.

 
Merci à Jean Jacques Goldman pour les emprunts à la Chanson Sache Que Je.

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