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Rapa Nui

J’aurais bien aimé retourner avec Saudade éprouver l’étrange impression de la lumière du couchant sur le volcan Rano Raraku. Mais voyager, c’est aussi choisir et savoir renoncer. Or, Rapa Nui, l’Ile de Pâques, est la parcelle de terre habitable la plus isolée du monde, bordée de quelques mouillages incertains, battue par une houle fracassante qui s’évertue à en défendre l’accès d’une barrière de rouleaux d’écume rageurs.

Alors, c’est en compagnie d’un verre de vin blanc issu d’un village prestigieux de la cote de Beaune, que j’ai préféré relire le journal de bord de l’un de mes ancêtres, récemment trouvé dans un tiroir secret, dissimulé sous la marqueterie en palissandre, bois de rose et loupe d’orme d’une table de jeux de style louis XV.

Jean de Fécamp, est alors au service de la Royale, premier lieutenant sur une frégate de trente six canons, la Cassiopée, en cette fin du XVIII° siècle.

L’aube s’était levée depuis peu lorsque le capitaine gagna le gaillard d’arrière. Je le saluais mais ne lui parlais pas. Au cours de ce voyage qui durait depuis sept mois sans toucher terre, j’avais appris à le connaître. Pendant cette première heure de la journée, il ne fallait pas lui parler, ni interrompre le cours de ses pensées.
Les hommes briquaient les passavants sur le pont principal. Ils parlaient sur un ton tranquille, interrompu par des rires. C’était bon signe. Il était peu probable que des gens capables de rire de cette façon fomentent une révolte. Le capitaine pensait beaucoup à cette possibilité depuis quelques temps.

Sept mois en mer avaient presque épuisés les provisions. Une semaine auparavant, il avait ramené la ration quotidienne d’eau à un litre et demi par jour. Les dernières gouttes de citron avaient été distribués, Il faudrait compter avec le scorbut dans moins d’un mois. Le tabac était distribué avec parcimonie. Cependant le manque de vivres, de tabac et d’eau n’était pas aussi dramatique, loin s’en faut, que le manque imminent de grog. Il n’avait pas osé réduire la ration quotidienne, et il n’y avait plus de rhum que pour dix jours et des hommes privés de rhum étaient des hommes sur lesquels on ne pouvait plus compter.

Quelque part vers l’ouest, les Iles merveilleuses, où les femmes sont belles, et où il n’est pas nécessaire de travailler pour vivre. Une vie oisive et heureuse était à notre portée. Il se trouverait bien dans l’équipage, un drôle, mieux renseigné que les autres, pour les mettre au courant. Privés de leur satané grog, les hommes seraient prêts à l’écouter. Depuis que l’équipage du Bounty s’était mutiné en 1789, trois ans plus tôt, le capitaine de tout bateau que son devoir amenait dans ses parages était hanté par cette peur.

Mon esprit se mit à réexaminer les calculs que je venais de faire pour le capitaine au sujet de la position du navire. J’étais certain de la latitude et les observations d’étoiles faites au lever du jour avaient paru confirmer les indications de longitude données par les chronomètres, bien qu’il semblât incroyable que l’on puisse encore compter sur les chronomètres après un voyage de sept mois.

Probablement à moins de cent milles, et au maximum trois cents de notre destination l’Ile de Pâques. Découverte par le hollandais Jacob Roggeven, à bord de l’Arena qui l’aperçut le dimanche de Pâques 1722. Il faudra attendre près de cinquante ans pour voir une nouvelle expédition menée par Felipe Gonzalez y Haedo en 1770 au nom de sa Majesté le roi d’Espagne. Elle sera enfin visitée par le capitaine Cook qui lui donnera le nom de Rapa Nui, en 1774 lors de son deuxième voyage autour du monde.

– Terre ! Holà du pont ! Terre à deux quarts par bâbord !

C’était la vigie dans la hune de misaine hélant le pont. Remue ménage et agitation sur le pont. Chacun allait être follement excité à la vue de la terre, la première terre depuis trois mois, à l’issue d’un voyage dont la destination était secrète.

– On dirait une montagne de feu, lieutenant, trois montagnes de feu, des volcans, lieutenant !

Au sud du Tropique du capricorne, L’ile de pâques, posée au beau milieu du pacifique est un confetti de forme triangulaire qui s’est formé à partir de trois volcans. Le Poiké à l’est, le Rano Kau au sud, le Maunga Terevaka, respectivement âgés de trois millions d’années, un et demi million d’années et trois cent soixante dix mille ans.
A quatre heures, notre frégate jetait l’ancre dans la baie de Cook.

Ce matin, nous sommes partis en canot alors que le jour commençait de poindre sous d’épaisses nuées grises. La brise d’est roulait de gros nuages et nous jetait au visage des paquets d’écume salée. Nous avons trouvé sans trop de peine la passe au milieu des brisants.

Perché sur un rocher comme un oiseau, un homme jeune, nu à part une ceinture d’écorce de murier. Il est à la fois très svelte et très musclés, tout en nerfs. Sa peau d’une couleur cuivre rouge est ornée de fins tatouages bleus. Ses cheveux ébouriffés sont noués en chignon au dessus du front. Ses cris donnent l’éveil à la population qui sort de petites huttes tellement basses, qu’elles semblent incapables de recevoir des êtres humains.

Le jeune homme me prit par la main pour me conduire vers un vieux chef tatoué qui me fit entrer dans une maison de forme elliptique en pierre avec un toit en chaume, connue sous le nom de hare paenga, la maison bateau. Il se nomme Matumo Matua. Il est la trente sixième génération descendant en ligne directe du premier roi Hotu Matua. Il se propose de me faire visiter son ile, Rapa Nui, l’ile de la planète la plus éloignée de tout autre terre habitée, la plus proche étant Pitcairn Island où seraient réfugiés les révoltés du Bounty, afin de me conter son histoire et quelques unes de ses énigmes. Quelques unes seulement car en dépit de ses nombreuses explications, l’ile garde son mystère et la gardera pour toujours et à jamais.

C’est à la suite d’un conflit clanique que le premier roi Hotu Matua quitta la Polynésie, préférant l’exil à la servitude. C’est donc avec une grande vaillance et la fierté qu’il endossa le rôle d’explorateur et découvreur de nouvelle terre, empreint de liberté, n’hésitant pas à affronter les eaux tumultueuses du Pacifique sur sa pirogue à double coque. C’est ainsi que le roi Hotu Matua aurait débarqué avec ses fidèles autour des années 900 sur la plage d’Anakena au nord de l’ile.

Au cours des ans, les dizaines de fidèles deviendront quinze mille habitants, appartenant à une douzaine de clans, répartis dans près de deux cent cinquante villages à l’apogée de la société pascuane vers 1600, avant que de violents conflits relatifs aux ressources ne conduisent à un long déclin juste avant l’arrivée des premiers européens. Mais trêve d’histoire, Matumo Matua me convie à visiter son ile.

Puna Pau : l’un des soixante cônes volcaniques de l’ile dont la réputation tient à la qualité de ses scories rouges. A cet endroit, la roche, du tuf volcanique est tendre et se prête à la taille. C’est pourquoi l’on y taillait les pukaos, ces chignons en forme de coiffe qui surmontent la tête des statues. Plusieurs d’entre eux, cylindres géants en pierre rouge, sont restés sur la colline et semblent attendre qu’on les transporte vers leur destination finale. A bon entendeur, courage, le poids de chaque coiffe peut atteindre plus de dix tonnes.

Plus tard, Pierre Loti écrira :

« Leurs coiffures qui étaient des espèces de turbans, en une lave différente et d’un rouge de sanguine, ont roulé çà et là, aux instants des chutes »

Ahu Akivi : Situé au nord d’Hanga Roa, cet ahu, plateforme en pierre et en terre tout à la fois sépulture et piédestal, est sans doute le plus énigmatique car positionné sur les terres alors que tous les autres se trouvent sur le rivage. De plus, les sept moai regardent, au-delà des terres, le lointain océan alors que les moai sont toujours tournés vers l’intérieur de l’île, protégeant le clan de leur mana, pouvoir magique.

Selon la tradition orale, ils représentent les sept fils de chefs envoyés en reconnaissance par Hotu Matua, qui deviendra le premier roi de l’île. Ainsi, les moai regardent en direction des Marquises qui se trouvent à quatre mille kilomètres et de l’îlot disparu d’Hiva d’où serait originaire le peuple rapa nui. Lors des équinoxes, le soleil couchant, paré de ses plus belles couleurs, vient s’offrir à l’horizon de leur regard, avant de s’effacer discrètement dans l’océan comme un ultime hommage.

Ana Te Pahu : Ce tumulus ou lavatube souterrain, le plus vaste de l’île, prés de neuf cents mètres de galerie servait de refuge à la population mais également de réceptacle pour les eaux de pluie, il se termine dans l’océan au travers de sept kilomètres de réseau souterrain. Ce tunnel, formé par le durcissement d’une couche de basalte pendant l’écoulement d’une rivière de lave, est l’une des très nombreuses grottes de l’île. Il s’est certainement solidifié durant le dernier volcanisme de Rapa Nui : l’éruption, il y a moins de 10 000 ans, du Manga Hiva Hiva. Plusieurs effondrements naturels se trouvent sur le parcours du tunnel, ils étaient utilisés comme jardins. A l’abri du vent, y poussaient des bananiers, avocatiers, vigne.

Rano Kau : le plus beau volcan de l’ile trône au milieu d’un paysage d’exception. Son lac aux couleurs opalescentes, bleu intense, vert d’eau, constitue le principal réservoir d’eau douce de Rapa Nui qui a pris demeure au sein du cratère, impérial de solennité.

Orongo : le site de l’homme oiseau. Vers 1680 les affrontements entre les clans étaient nombreux. Ces guerres tribales finirent par anéantir la culture d’origine de l’île, celle des moai. Toutes les statues de l’île sont renversées. Cette nouvelle ère se caractérise par un retour aux anciennes traditions polynésiennes, comme le culte rendu aux oiseaux.

Les chefs religieux de l’île s’installèrent au pied de la face sud du volcan Rano Kau et créèrent le site cérémonial d’Orongo. Les maisons construites de plaques rocheuses sont réservées aux chefs. Les chefs envoyaient leur hopu manu, concurrent, à la recherche du premier œuf pondu par l’oiseau migrateur Manatura, sterne, qui revenait une fois l’an au printemps austral, dans l’îlot Motu Nui, le plus éloigné de l’île. Pour ce faire, il fallait descendre les flancs du cratère sur plus de trois cent mètres de dénivelé puis nager au cours d’une traversée de quinze cents mètres au milieu des courants et des requins pour rejoindre l’ilot. Le premier hopu manu qui ramenait l’œuf à son chef, désignait celui-ci Tangata manu, Homme-Oiseau, c’est à dire chef religieux et politique de l’île pour une durée d’un an. Ce rituel mit terme aux guerres tribales et un calme relatif s’installa sur Rapa Nui.

Vinapu : le site est composé de deux ahu, côte à côte, tournant le dos à une falaise, et des restes d’un troisième. Parmi les trois ahu, l’un est fait d’un assemblage de pierres comparable à un mur Inca. Les pierres y sont parfaitement bien ajustées. Certains ont voulu y voir la présence des Incas mais Vinapu est antérieur à l’âge d’or des Incas.

Ahu Te Pito Kura : En face de la baie de La Pérouse, il s’agit du plus grand moai ayant été érigé, le dernier aperçu debout. Aujourd’hui il s’étale tout au long de ses douze mètres et s’appesantît sur son sort de ses quatre vingt dix tonnes.

Pas très loin de cette baie, on peut voir un gros galet sphérique baptisé le nombril du monde, symbole de fertilité. Certains veulent y voir tant de choses que Matumo Matua préférera ne rien m’en dire et laisser place à la méditation.

– Lieutenant ! Parfois la vie offre plus de questions que de réponses et c’est bien ainsi.

Anakena : C’est la plage avec un grand P. Une plage mythique, au pied du Manga Hau Epa, c’est sur cette plage qu’abordèrent le roi Hotu Matua et sa suite.

Sur les 7 moai de l’ahu Nau Nau on peut observer des détails, comme les tatouages, les vêtements que l’on peut voir également sur d’autres moai. Sur la face arrière de l’ahu figure un très beau pétroglyphe d’homme lézard, ainsi que la tête d’un moai primitif.

À cet endroit, un œil de moai a été découvert, tout en corail taillé et poli, répondant aux questions sur l’intrigant regard des moai. En premier lieu, les orbites n’étaient taillées dans la tête du moai, qu’une fois la statue en place. On y plaçait alors l’œil de corail simplement posé sur une rainure de la partie inférieure, incliné afin qu’il ne tombe pas.
Ainsi, le moai regarde les étoiles en hommage aux Polynésiens qui naviguaient en suivant les étoiles, les yeux rivés vers le firmament.

Ahu Tonkariki : Un site prestigieux, sur cent cinquante mètres, quinze moai sur fond d’océan et comme un veilleur, un moai voyageur à l’écart. Une beauté inouïe, empreinte d’une émotion à couper le souffle, la parole, l’écriture…

Rano Raraku. La maternité des Moai. C’est dans cette carrière que les anciens pratiquaient la taille à l’aide du toki, un outil de pierre, pour des entrailles du volcan, donner naissance à prés de neuf cents moai dont un tiers prit place sur les Ahu. La sculpture d’un moai représentait le travail d’une année pour une vingtaine de personnes. Dans cette carrière, des centaines de moai inachevés, certains posés comme des champignons à flanc de volcan, d’autres gisants dans leurs alvéoles d’extractions. L’un d’entre eux, le plus grand de l’ile mesure vingt et un mètres pour un poids de cent soixante tonnes.
Intrigué, ne comprenant pas que toutes ces statues soient restées en l’état comme figées par le temps, j’interrogeait Matumo Matua

S’agit t’il d’une révolte, d’un cataclysme naturel, d’un épuisement des ressources, d’épidémies ?
– Lieutenant ! Rien de tout cela, il s’agit de la sorcière Taty Veriveri à qui de jeunes enfants auraient volé une langouste. Doté d’un mana très puissant, le plus puissant, celui du temps, elle aurait ordonné et obtenu que tout s’arrête…

Alors qu’il me confiait cette histoire d’une fin d’un monde, sur le visage de Matumo Matua s’esquissait un sourire malicieux. Restant perplexe, l’ombre d’une seconde, j’apercevrais également une larme empreinte de grande tristesse…

Après deux jours, à la découverte de son ile, Matumo Matua me conviait à la grande fête du Tapati Rapa Nui. Deux clans, les grandes oreilles et celui des petites oreilles présentent chacun une prétendante au titre de reine d’un soir. Ils s’affrontent tout d’abord dans des épreuves de force et d’adresse, glissades sur troncs de bananiers aux longs des pentes des volcans, épreuve combinée de nage, aviron et course lestée de régime de bananes de vingt kilos, course de canoës, de chevaux. Le soir vient le temps de l’élégance avec les tatouages, peintures corporelles, les chants et les danses.

C’est un grand spectacle qui se préparait, Matumo matua se badigeonna le corps de monoï parfumé au bois de santal. Il se para de son plus beau paréo rouge et noir, se coiffa de son couvre chef en coquillages surmonté de plumes rouges et fixa sa cape en plumes jaunes. Toute la population pourrait voir ainsi sa grandeur.
Il sortit de sa hutte. Les hommes étaient déjà réunis sur la grande place et préparait la boisson sacrée pendant que des cochons entiers cuisaient dans les fours enterrés.

La nuit tombait alors que les tambours et les flutes se mêlaient pour accompagner des danses fabuleuses, ensorceleuses, séduisantes, aguichantes, charmeuses, langoureuses, sensuelles, lascives et bien plus encore…

Il faisait presque jour quand je rembarquais dans la baleinière. A l’heure de l’appareillage de notre frégate, j’éprouvais un serrement de cœur en faisant mes adieux au vieux chef Matumo Matua. Entre nous, l’éternité commençait.

Je termine ce journal le 22 septembre 1792.
Demain, 1er vendémiaire de l’an I du calendrier républicain, une nouvelle ère commence.
Jean de Fécamp
Premier lieutenant
Frégate La Cassiopée

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