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Les Marquises – Paul Gauguin

Une autre musique berce Hiva Oa, celle des couleurs de l’œuvre de Paul Gauguin.

« Entouré d’une nouvelle famille, loin de cette lutte européenne après l’argent. Là à Tahiti, je pourrai, au silence des belles nuits tropicales, écouter la douce musique murmurante des mouvements de mon coeur en harmonie amoureuse avec les êtres mystérieux de mon entourage. Libre enfin, sans souci d’argent, je pourrai aimer, chanter et mourir. »

C’est un homme usé, au parcours tortueux et semé d’embûches qui débarque à quarante trois ans en Polynésie.

Une enfance au Pérou, orphelin de son père. De cette petite enfance exilé en Amérique Latine, il gardera le goût du voyage et de l’exotisme.

A dix sept ans, il s’engage dans la marine marchande. C’est depuis un quai du Havre que Paul Gauguin, embarqué comme pilotin, voit s’éloigner les côtes de France pour Rio de Janeiro, puis le détroit de Magellan, Panama, les iles Polynésiennes, les Indes. Il écume toutes les mers du globe pendant trois ans, comme second lieutenant sur un grand voilier le Chili.

Agent de change à Paris, il connaît une certaine réussite financière. C’est à cet époque qu’il s’initie à la peinture auprès de son mentor Pissaro, devient peintre amateur, collectionneur audacieux achetant très tôt des toiles de Monet, Manet, Renoir, Pissaro, Sisley, Degas et Cezanne.

La crise financière de 1882 qui met fin à son aisance pécuniaire le décide à se consacrer exclusivement à la peinture.

Il devient un temps représentant en toiles de bâches au Danemark dont est originaire son épouse. C’est un échec. Paul Gauguin, incompris de sa belle-famille, se décourage, abandonne sa famille, femme et enfants, et décide finalement de revenir vivre à Paris avec Clovis, un de ses fils. Ils y vivront dans un grand dénuement, souvent gagnés par la maladie.

En 1886, apparaît une nouvelle tendance artistique, le symbolisme.

 » Je voulais à cette époque tout oser, libérer en quelque sorte la nouvelle génération puis travailler pour acquérir un peu de talent. La première partie de mon programme a porté ses fruits, aujourd’hui vous pouvez tout oser, et qui plus est personne ne s’en étonne.  »

Après un premiers séjour à Pont-Aven dans le Finistère, une première rencontre avec Van Gogh, il s’embarque pour Panama en avril 1887, où il travaille un mois sur le Canal de Panama, d’où il gagnera la Martinique. Il y vit, dans des conditions précaires de juin à octobre à l’Anse Turin, au Carbet, dans une case, sur une plantation à deux kilomètres de Saint-Pierre.

 » Depuis quatre mois que je suis à la Martinique je suis sans nouvelles de toi et de mes enfants. Chaque courrier je suis dans l’attente, inutilement, et dans l’état de santé où je suis ce silence me fait retomber chaque fois. On s’était figuré qu’à Panama il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser l’or à la pelle puis tout d’un coup me voilà à la Martinique alors changement à vue, les figures s’allongent. Quand je t’ai écrit ma dernière lettre j’étais presque mourant, maintenant je suis debout mais je ne vaux pas cher incapable de faire un kilomètre sur mes jambes.
Je fais ici toutes les démarches pour me faire rapatrier et je ne sais quand je serai de retour.
Il est inutile de te conter toute la misère de la faim que je supporte en ce moment ce serait vous faire plaisir probablement. »

Lettre à son épouse – Automne 1887

Là, malgré ses conditions de vie, enthousiasmé par la beauté de la nature, il peindra une dizaine de toiles qui ont laissé un souvenir profond aux Antillais. Malade de dysenterie et du paludisme, et sans ressources pour vivre, Gauguin rentre en France.

 » Car je suis un artiste et tu as raison, tu n’es pas folle je suis un grand artiste et je le sais. C’est parce que je le suis que j’ai tellement enduré tant de souffrances. Pour poursuivre ma voie sinon je me considérerai comme un brigand. Ce que je suis du reste pour beaucoup de personnes. Enfin qu’importe. Ce qui me chagrine le plus c’est moins la misère que les empêchements perpétuels à mon art que je ne peux faire comme je le sens et comme je ne puis le faire sans la misère qui me lie les bras. Tu me dis que j’ai tord de rester éloigné du centre artiste. Non, j’ai raison, je sais depuis longtemps ce que je fais et pourquoi je le fais. Mon centre artistique est dans mon cerveau et pas ailleurs et je suis fort parce que je ne suis jamais dérouté par les autres et je fais ce qui est en moi.  »

Lettre à son épouse.

Avec sa volonté irascible à fonder un langage nouveau pour la peinture, il se forge une réputation de chef de file ou d’imposteur. Pour Van Gogh, il sera un maître.

Alors il y aura ce séjour en Arles attendu avec ferveur par Vincent Van Gogh.
Dans un premier temps, cette visite améliore l’état de santé de Van Gogh. Elle ouvre une période artistique riche pour les deux peintres mais tourmentée de leurs désaccords passionnels sur la façon de travailler, jusqu’à cette triste journée qui vit Vincent menacer Paul avec un rasoir, avant de se mutiler partiellement l’oreille droite.

Il repart en Bretagne essayant de vivre de son art sans succès. Néanmoins chaque départ est une tentative d’échapper aux difficultés morales et sociales qu’il rencontre quotidiennement.

Après quelques chefs-d’œuvre non reconnus, Paul Gauguin ne pensera plus qu’à fuir.

 » Je pars pour être tranquille pour être débarrassé de l’influence de la civilisation. Je ne veux faire que de l’art simple. Pour cela, j’ai besoin de me retremper dans la nature vierge.  »

A Tahiti, la désillusion est rapide. La civilisation ancienne qu’il recherche n’existe plus.

 » Nous allions tous les deux, nus avec le linge à la ceinture et la hache à la main, traversant maintes fois le ruisseau pour profiter d’un bout de sentier que mon compagnon semblait percevoir par l’odorat plutôt que par la vue, tant les herbes, les feuilles et les fleurs, en s’emparant de tout l’espace, y jetaient de splendides confusions. Le silence était complet en dépit du bruit plaintif de l’eau dans les rochers, un bruit monotone, accompagnement de silence.  »

Déprimé, le peintre sauvage trouve Tahiti trop occidentalisé.

 » L’imitation grotesque jusqu’à la caricature, de nos moeurs, modes, vices et ridicules civilisés… Avoir fait tant de chemin pour trouver cela même que je fuyais!  »

Papeete est une petite ville aux toits de tôle rouillée où la beauté des tahitiennes est dissimulée par de longues robes à manches imposées par les missionnaires. Les fonctionnaires et les colons multiplient les querelles et les intrigues. Les religieux briment vigoureusement l’ardeur tahitienne à la danse, au chant et à l’érotisme.

Ce n’est que lorsqu’il s’installe loin de la ville qu’il peut se mettre à peindre, parmi lesquelles quelques une de ses plus belles toiles.

Après une hospitalisation à l’hôpital de Papeete et une tentative de suicide, il décide en août 1901 de s’installer dans le village d’Atuona sur l’île d’Hiva Oa aux Marquises.

 » Je fais un dernier effort en allant m’installer aux Marquises. Je crois que là, cet élément tout à fait sauvage, cette solitude complète me donnera avant de mourir un dernier feu d’enthousiasme qui rajeunira mon imagination et fera la conclusion de mon talent.  »

1901 – Deux avant sa mort

C’est un homme isolé, blessé,accablé par les épreuves et les échecs, mais aussi et surtout un artiste sans renoncement aucun à la ligne de conduite qu’il s’est fixée: le droit de tout oser en art.

Artiste, marginal, installé avec une jeune vahiné Marie Rose, dans sa cabane baptisé par provocation la maison du jouir, Gauguin n’a pas fait l’unanimité dans la « bonne » société de l’époque au tout début du XX° siècle. Remise en cause de la politique coloniale, de la toute puissance de l’administration, des structures morales imposées aux marquisiens, de l’église, qu’il a brocardée.
Grand défenseur de l’identité marquisienne et du libre choix social, un démon dans l’esprit des bien-pensants.

 » Il était temps de filer vers un pays plus simple et avec moins de fonctionnaires. Je crois qu’aux Marquises avec la facilité qu’on a, à avoir des modèles et avec des paysages à découvrir, je vais faire de belles choses. Mes toiles de Bretagne sont devenues de l’eau de rose à cause de Tahiti. Tahiti deviendra de l’eau de Cologne à cause des Marquises. »

Femmes de Tahiti, Et l’or de leur corps, La chevelure fleurie, les cavaliers sur la plage, et tant d’autres toiles aux arrangements de lignes, de couleur,  » la couleur, il faut tout lui sacrifier  » , de symphonies, d’harmonies pour rendre compte des états d’âme.

 » La couleur qui est vibration de même que la musique »

Ces mots illustrent l’utilisation mélodieuse qu’il fait du rose, son amour de plus en plus vif pour les pizzicati de l’indigo et du jaune citron, l’intensité des percussions de ses ocres rouges, le vibrato du vert des tons les plus aigus aux plus graves, ses harmonies sombres, graves, presque sourdes, déchirées par des éclats de cuivre. L’envie s’impose d’écouter la peinture dans toute sa puissance telle la fanfare Wagnérienne. On s’en étonne, on s’en pénètre, jusqu’à l’extase.

 » Il a était dit sur mon compte tout ce qu’on devait dire et tout ce qu’on ne devait pas dire. Je désire uniquement le silence et encore le silence. Qu’on me laisse mourir tranquille, oublié. Si j’ai fait de belles choses, rien ne les ternira.  »

Lettre à Henri de Monfreid

Une autre musique berce Hiva Oa, celle des couleurs de l’œuvre de Paul Gauguin.

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