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Les Marquises – Jacques Brel

Jacques Brel, un immense interprète qui confessera vomir avant chaque représentation, un poète intemporel, obsédé par la mort, amoureux de la vie, assoiffé d’amour, un homme au coeur trop grand pour lui, empli de courage, de folie et d’une incommensurable générosité.

« Une île, Une île au large de l’espoir, Où les hommes n’auraient pas peur,
Et douce et calme comme ton miroir.
Une île, Claire comme un matin de Pâques, Offrant l’océane langueur
D’une sirène à chaque vague.

Une île, Une île au large de l’amour, Posée sur l’autel de la mer,
Satin couché sur le velours.
Une île, Chaude comme la tendresse, Espérante comme un désert
Qu’un nuage de pluie caresse.

Une île, Une île qu’il nous reste à bâtir, Mais qui donc pourrait retenir
Les rêves que l’on rêve à deux.
Une île, Voici qu’une île est en partance, Et qui sommeillait en nos yeux
Depuis les portes de l’enfance.

Viens, Viens mon amour, Là-bas ne seraient point ces fous
Qui nous disent d’être sages, Ou que vingt ans est le bel âge
Qui nous cachent les longues plages, Fuyons l’orage
Car c’est là-bas que tout commence, Je crois à la dernière chance

Voici venu le temps de vivre, Voici venu le temps d’aimer
Viens, Viens mon amour
Et tu es celle que je veux
Voici venu le temps de vivre, Voici venu le temps d’aimer »

Jacques Brel
Une Ile

En dix ans de carrière de son premier succès à ses adieux sur la scène de l’Olympia, Jacques Brel va laisser dans la mémoire collective des titres inoubliables, sa voix, sa désespérance, sa rage, la poigne de ses mots, l’ouragan de ses gestes, la torture de ses traits, la musique qui tournoie, tournoie… Un don de soi, total.
Et moi, les frissons à fleur de peau, chamboulé d’émotions à chaque écoute de l’enregistrement public d’Amsterdam à l’Olympia, et com­me tant d’autres, la gorge serrée d’émotions et de regrets avivés de ne jamais l’avoir vu en concert. Personne ne peut rester insensible à ces moments enfuis.

Lorsqu’il quitte le music-hall, il lui reste douze ans à vivre, douze ans de quête, une quête absolue semblable à celle de l’Homme de la Mancha.

« Rêver un impossible rêve, Porter le chagrin des départs,
Brûler d´une possible fièvre, Partir où personne ne part.

Aimer jusqu’à la déchirure, Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure, D´atteindre l´inaccessible étoile.

Telle est ma quête, Suivre l´étoile.
Peu m´importent mes chances, Peu m´importe le temps, Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours, Sans questions ni repos,
Se damner, Pour l´or d´un mot d´amour.
Je ne sais si je serai ce héros, Mais mon cœur serait tranquille,
Et les villes s´éclabousseraient de bleu,
Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé, Brûle encore, même trop, même mal,
Pour atteindre à s´en écarteler, Pour atteindre l´inaccessible étoile. »

Jacques Brel
La quête

En juillet 1974, il quitte Paris, embarque à Anvers sur son voilier, l’Askoy, traverse l’Atlantique puis le Pacifique, et finit par jeter l’ancre en novembre 1975 à Hiva Oa aux Marquises, où il s’installe dans une petite maison à flanc de colline sur les hauteurs du village d’Atuona.

Le partage, l’échange, le dialogue, la communion commencent à la compréhension que l’autre détient une vérité qui nous manque. Jacques Brel trouva aux Marquises une part de lui même, laissée en friche jusque là, qui ne demandait qu’à éclore. Un brulant désir de se fondre au cœur d’une palette de couleurs, de lumières, d’humanité, d’authenticité, d’une terre généreuse apte à calmer les bleus à l’âme.

Sur ces Iles, il n’était pas un chanteur célèbre, louvoyant des clameurs chaleureuses de la foule d’une salle de spectacle à la solitude glaciale d’une loge d’artiste, traqué par les paparazzi, suffocant sous la pression médiatique. A Atuona, Le guichetier de la poste lui demande ses papiers d’identité pour retirer un colis, les jeunes du village restent insensibles à son interprétation d’Amsterdam qui ne permet pas de danser, personne ne lui a demandé d’autographe ce qui le ravit.

« Finalement nous restons ici. Le pays est beau, les habitants agréables, et Dieu merci, ils ne me connaissent pas. »

Grâce à son sens de l’amitié et de la simplicité, les Marquisiens finiront par aimer le grand Jacques comme l’homme, bienfaiteur, généreux. L’homme à l’avion assure le transport du courrier, de médicaments, les évacuations sanitaires et maints petits services qui touchent au cœur, les habitants de ces iles isolées. Il fait installer un vrai cinema avec un projecteur 35 mm pour les enfants.
Et puis :

« Ils parlent de la mort comme tu parles d’un fruit,
Ils regardent la mer comme tu regardes un puits
Les femmes sont lascives au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver, cela n’est pas l’été
La pluie est traversière, elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise, le temps s’immobilise
Aux Marquises

Du soir, montent des feux et des points de silence
Qui vont s’élargissant, et la lune s’avance
Et la mer se déchire, infiniment brisée
Par des rochers qui prirent des prénoms affolés
Et puis, plus loin, des chiens, des chants de repentance
Et quelques pas de deux et quelques pas de danse
Et la nuit est soumise et l’alizé se brise
Aux Marquises

Le rire est dans le cœur, le mot dans le regard
Le cœur est voyageur, l’avenir est au hasard
Et passent des cocotiers qui écrivent des chants d’amour
Que les sœurs d’alentour ignorent d’ignorer
Les pirogues s’en vont, les pirogues s’en viennent
Et mes souvenirs deviennent ce que les vieux en font
Veux-tu que je te dise : gémir n’est pas de mise
Aux Marquises »

Jacques Brel
Les Marquises

La montée sur les hauteurs depuis le coeur du village, dans la touffeur de la matinée qui se meurt, me mène jusqu’à une plaque d’aluminium sur laquelle, quelques vers sont gravés à jamais :

Passant, Homme de voiles, Hommes d’étoiles,
Ce troubadour, Enchanta nos vies, De la mer du Nord aux Marquises.
Le poète, Du bleu de son éternité, Te remercie, De ton passage.

A proximité, des galets couverts d’inscriptions, témoignages d’admirations, d’éloges, de remerciements, de tendresses, laissés par des Passants, des Hommes de voiles.

Au dessus, près des étoiles, dans une éclaboussure de ciel bleu, les goélettes de la vierge, des sternes blanches. Immaculée de blancheur, avec un long bec de couleur bleue nuit et les pattes palmées, les polynésiens l’appellent Pirae.

C’est l’un de leurs nombreux Tâura, gardien protecteur. Un chef de Huahine affirma qu’il en avait fait personnellement l’expérience. Un jour qu’il était grimpé dans un arbre à pain, il glissa malencontreusement, sans se blesser car les goélettes de la vierge l’accompagnèrent de leurs ailes comme pour le retenir ou tout au moins freiner sa chute.

Dans les éclaboussures de ciel bleu, elles dessinent, dessinent, dessinent…

Les goélettes de la vierge dessinent des cahiers de poésie pour aimer davantage la vie avec ses alternances de beauté et de cruauté.
Elles dessinent des partitions aux mélodies désespérées d’espoir, calmes et violentes, tourmentées d’apaisements, tristes et gaies.
Elles dessinent des marins qui chantent, les rêves qui les hantent.
Elles dessinent à croquer la fortune, à décroisser la lune, à bouffer des haubans.
Elles dessinent des perles de pluie, venues de pays, où il ne pleut pas.
Elles dessinent un roi, mort de n’avoir, pu te rencontrer.
Elles dessinent…

Il pleut sur l’île d’Hiva Oa. Le vent, sur les longs arbres verts, Jette des sables d’ocre mouillés.
Il pleut sur un ciel de corail, Comme une pluie venue du Nord, Qui délave les ocres rouges
Et les bleus-violets de Gauguin.
Il pleut. Les Marquises sont devenues grises. Le Zéphyr est un vent du Nord, Ce matin-là, Sur l’île qui sommeille encore.

Il a dû s’étonner, Gauguin, Quand ses femmes aux yeux de velours, Ont pleuré des larmes de pluie, Qui venaient de la mer du Nord. Il a dû s’étonner, Gauguin, Comme un grand danseur fatigué, Avec ton regard de l’enfance.

Tu sais, Ce n’est pas que tu sois parti, Qui m’importe.
D’ailleurs, tu n’es jamais parti. Ce n’est pas que tu ne chantes plus, Qui m’importe.
D’ailleurs, pour moi, tu chantes encore,
Mais penser qu’un jour, Les vents que tu aimais, Te devenaient contraire,
Penser, Que plus jamais, Tu ne navigueras, Ni le ciel ni la mer,
Plus jamais, en avril, Toucher le lilas blanc, Plus jamais voir le ciel, Au-dessus du canal.
Mais qui peut dire ?

Moi qui te connais bien, Je suis sûre qu’aujourd’hui, Tu caresses les seins,Des femmes de Gauguin, Et qu’il peint Amsterdam. Vous regardez ensemble, Se lever le soleil,Au-dessus des lagunes, Où galopent des chevaux blancs

Et ton rire me parvient, En cascade, en torrent, Et traverse la mer, Et le ciel et les vents, Et ta voix chante encore.

Il a dû s’étonner, Gauguin, Quand ses femmes aux yeux de velours, Ont pleuré des larmes de pluie, Qui venaient de la mer du Nord. Il a dû s’étonner, Gauguin.

Souvent, je pense à toi, Qui a longé les dunes, Et traversé le Nord, Pour aller dormir au soleil,
Là-bas, sous un ciel de corail.
C’était ta volonté. Sois bien. Dors bien. Souvent, je pense à toi.

Je signe Léonie. Toi, tu sais qui je suis, Dors bien.

Barbara

Jacques Brel est aux Marquises. Il dort bien…
Les goélettes de la vierge veillent sur lui…

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Un commentaire

  1. Comme dirait  » le grand Jacques »:
    « Quand on a que l’amour
    A offrir en partage
    Au jour du grand voyage
    Qu’est notre grand amour
    Quand on a que l’amour
    Mon amour toi et moi
    Pour qu’éclatent de joie
    Chaque heure et chaque jour « ….
    Brigitte

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