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Cuba – Une Atmosphère Spéciale, Très Spéciale

Avec la disparition de l’Union Soviétique en 1991, l’économie cubaine fortement dépendante s’écroula en chute libre. Quasiment du jour au lendemain, la moitié des industries fermèrent, les transports cessèrent de fonctionner. C’est alors que Fidel, jamais à cours de rhétoriques et grand adepte des longs, très longs discours, annonça à la population que Cuba entrait dans une Période Spéciale, signifiant des mesures d’austérités radicales, la généralisation du rationnement et de graves pénuries.
Pour être Spéciale, elle l’a bien été Spéciale, les Cubains durent s’adapter pour survivre. En trois ans le Cubain moyen avait perdu le tiers de son poids faute de pouvoir manger à sa faim. Chacun dût apprendre à se débrouiller avec les moyens du bord, faisant preuve d’une ingéniosité sans faille. Des as de la survie, artistes du recyclage, virtuoses de l’improvisation.

Alors laissez moi vous conter quelques instantanés du quotidien des Cubains qui confient volontiers que leur vie n’est pas facile mais jamais triste et fait de Cuba, quelque soit la période et l’environnement économique, un Pays possédant le charme d’une Atmosphère Spéciale, très Spéciale.

Commençons cher lecteur si tu le veux bien par l’arrivée à la Marina Gaviota de Varadero de Saudade. Une marina, en cours de finition avec une capacité d’accueil de plus de mille bateaux. Au cours des six semaines de son séjour, Saudade restera désespérément seul sur son ponton avec comme pour seule compagnie les oiseaux marins, à trois exceptions de passage. Et pourtant, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un assemblage de vieux containers aménagés avec bureaux et lits de camps, c’est l’ensemble des autorités en charge des formalités d’entrée à Cuba qui sont sur le qui-vive, enfin façon de parler, car la bonne expression serait plutôt le qui-somnole.

Un médecin pour s’assurer de la provenance et de la bonne santé de l’équipage. Un vétérinaire pour contrôler les vivres du bord et éliminer ceux faisant l’objet d’une interdiction ou vous expliquez que bon pour cette fois mais…Un agent de l’immigration pour rédiger une bonne douzaine de documents et questionnaires en tout genres. Un agent des douanes pour inspecter le bateau d’un seul regard furtif. Un capitaine du port pour expliquer qu’étant débordé, il rédigera plus tard le contrat de séjour à la marina. Un gardien de la marina qui ne manquera de nous interdire de rentrer à bord de Saudade jusqu’à comprendre, à sa grande surprise que oui, il pouvait y avoir des, ou plutôt un bateau dans la marina.
Mais quoi qu’il arrive, patience, beaucoup de patience, sourires, beaucoup de sourires, des gratias et des muchas gratias et toute le reste n’est plus que formalités de bureaucrates, sans conséquence, ni dommage.

Bien sur, en France les plus anciens de mes lecteurs ont connu les anciens francs, puis les nouveaux francs, et enfin l’euro, mais chacun leur tour. À Cuba, vous avez dans votre poche gauche le pesos national et dans votre poche droite le pesos convertible. Bon je vous passe les détails sur l’histoire de la double monnaie mais sachez bien que le seul pesos qui intéresse les cubains est le convertible alors que pour eux, il est censé ne pas l’être convertible, de facto, le pesos national l’est de moins en moins national. Non, je vous en prie, pas de mauvaise foi. Ce n’est pas compliqué, c’est Cubain. Bon j’admets que Cubain est peut être bien l’un des synonymes de compliqué.

Bon, Saudade est sagement amarré. Nous avons des devises en poche. Alors Vamos…
Sur la route il y a beaucoup de monde.

Des piétons, oui mais sur place, près des feux de circulation ou des grands carrefours, pas trop marcheur le Cubain, Qué Calor. Alors à pied le temps de faire de l’auto-stop, juste le temps mais celui ci peut s’éterniser, enfin deux ou trois heures, une pratique très en vogue, une véritable institution vu la difficulté et la complexité des moyens de transport. Alors des jolies filles, bien habillées, maquillées comme des cover girls, plutôt sexy, un peu à l’écart des groupes pour accroître leur visibilité si c’était nécessaire. Elles n’attendent guère longtemps.

Même au pays de la révolution, l’égalité reste un vain mot. Alors pour les autres, les Amarillos, en uniforme jaune, préposés à la circulation payés par l’état, se chargent de l’équité en organisant file d’attente, arrêt des voitures de passage, gestion des destinations, embarquement des auto-stoppeurs.

Des chevaux, montés mais le plus souvent attelés. Des calèches belle époque pour la vieille Havane, des carrioles mixtes, huit personnes ou cinq cents kilos pour les villes de province, des charrettes pour la campagne.

Des cyclistes, avec des vélos en tous genres généralement couleur rouille et un point commun, déglingués, bricolés, rafistolés, épuisés. Le plus souvent sans frein.
Mais à Cuba, c’est tous les jours, Les Choses de la Vie, le film de Claude Sautet avec le remake permanent de cette scène pleine d’émotions où Michel Picolli et Romy Schneider descendent sur le même vélo, une petite route de montagne. Romy, délicieuse, assise sur le cadre, son étincelant sourire invitant à tous les possibles.

Des autocars ou des bus, alors la c’est très simple. Un fournisseur exclusif Yutong le constructeur chinois. Une hiérarchie bien établie, la dernière génération pour les cars de la compagnie Viazul ou les bus de transfert dédiés aux touristes, la précédente pour les autocars de la compagnie nationale réservée aux Cubains, la précédente ou plutôt ce qu’il en reste pour les bus de villes. Après vous avez les bus, fabrication locale, tout en matériel de récupération, dont le design s’apparente, sur la base d’un châssis de camion, à un savant mélange entre une benne, un transport de bétail et une boîte de sardines.

Des voitures, les plus récentes, uniquement des voitures de location. Pour les autres, on remonte le temps, pour les années soixante-dix, quatre-vingt, des Lada, souvenir de la période soviétique puis les années cinquante, les belles américaines, sans compter quelques productions françaises de belles factures. Une Aronde de chez Simca millésimée 1957, tiens! tiens! Un modèle et un millésime portant haut les couleurs d’une certaine élégance à la française.

Buick, Chevrolet en grand nombre avec la Bel Air dans toutes ses versions, Chrysler, Dodge, Ford, Mercury, Plymouth, Pontiac, Oldsmobile. Il faut bien reconnaître que la palme revient aux américaines, les plus nombreuses, les plus diverses. Parmi elles, celles les mieux entretenues, révisées, repeintes, astiquées, lustrées et quelques perles rares, une Studebaker, une Thunderbird Streetmachine et puis une Cadillac Eldorado, digne représentante du rêve automobile d’outre-Atlantique, incarnation de l’Amérique triomphante de l’époque, excentricité, opulence, glamour.

Luxueux cabriolet quatre-six places, long de cinq mètres soixante, avec un empattement de trois mètres vingt. L’Eldorado est la première Cadillac à recevoir un pare-brise panoramique. Sa capote est entièrement dissimulée sous un couvre-tonneau en métal. L’équipement comprend une sellerie en cuir, une radio à présélecteur automatique, des roues à rayons et des pneus à flanc blanc, des feux anti-brouillard et un rétroviseur côté conducteur. Le moteur est un huit cylindres en V de cinq litres quatre qui développe deux cents dix chevaux, la boîte de vitesses est automatique. Vendue sept mille sept cents cinquante dollars de l’époque, soit deux fois plus cher que la moins chère des Cadillac.

Pétaradantes, rutilantes, brillantes, éclatantes, éblouissantes, attendrissantes, étourdissantes, ravissantes, séduisantes, émouvantes, élégantes. Comment pourrait-il en être autrement ? Avec un acte de naissance dans les années cinquante, somme toute et en parfaite objectivité, de bonnes années si je peux me permettre.

Pour faire cohabiter tout ce beau monde, certes un code de la route mais une seule règle, celle ayant trait à l’usage de l’avertisseur sonore quelqu’il soit, klaxon, sifflet, corne, trompette, sonnette, cris. Pour votre sécurité, le plus bruyant possible car la priorité est à celui qui recourt le premier à l’avertissement sonore. En effet, quelque soit la situation de circulation rencontrée, considérant avoir averti, le conducteur accélère et il passe. A Cuba, dites vous bien que le piéton est une cible.

C’est pas le tout, mais voyager cela donne faim.
Alors qu’elle est la différence entre un frigidaire Cubain et une noix de coco ?
Aucune, les deux sont blancs à l’intérieur et ils ne contiennent que de l’eau.

D’autant plus vrai, si vous ne disposez que de la Libreta. Une carte de rationnement qui donne accès à chaque Cubain, dans une Bodega où il est enregistré, aux produits alimentaires de première nécessité à un prix dérisoire dans une quantité tout autant dérisoire. Imaginez un magasin, non le mot en lui-même est trop flatteur, plutôt un local poussiéreux, ouvert à tous vents, disposant d’un éclairage poussiéreux, quelques planches fixées au mur faisant office d’étagères, la plupart étant vides si ce n’est couverte de poussière, un grand tableau noir avec la liste des produits disponibles inscrite à la craie, de grands bacs en bois contenant différentes céréales en vrac. Un grand comptoir en bois sur lequel reposent une balance à levier et une caisse enregistreuse qui ne dépareilleraient pas dans une scène à la Sergio Leone où quelques traine-poussières feraient leur entrée, filmés au ralenti, au son d’un harmonica pleurant des larmes de tristesse.

Davantage de choix toujours en pesos national, mais aux prix fort, les agromercados.
Avec les pesos convertibles, vous accédez aux produits en vente libre dans les Tiendas ou les supermarchés à des prix pratiqués pour les touristes étrangers. Mais ne vous attendez pas à passer de l’ombre à la lumière, en vente libre certes, mais toujours avec un choix des plus restreint et soumis aux aléas des approvisionnements. Un seul conseil, si un produit disponible en rayon a votre faveur, achetez le de suite. Ne vous dites pas, je verrai demain car il est très probable que demain il n’y ait plus rien à voir…et sans doute pour un certain temps…

Alors, pour tout le reste, pour que le frigidaire ne ressemble pas trop à une noix de coco, c’est à dire pour l’essentiel, pallier les carences du marché officiel, à des prix moins élevés, accéder à des produits illicites comme la viande de bœuf ou les langoustes, il y a le Mercado Negro.
Certaines marchandises, volées à l’état qui en est le seul fournisseur, importées illégalement, produites clandestinement, contrefaites, tombées du camion, dont l’expression, en français dans le texte, est bien connue des Cubains.

Cuba, ou le charme d’une Atmosphère Spéciale, très Spéciale.

 

 

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