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Bahamas – La Pêche

A la sortie du golfe du Mexique, entre la Floride, Cuba et les Bahamas, s’écoule une grande rivière bleue, l’un des courants océaniques les plus prestigieux. Il va traverser tout l’Atlantique nord et y laisser son empreinte, foisonnante, chaleureuse et bienveillante: le Gulf Stream.

Le Gulf Stream est d’abord une force : quatre-vingt-cinq millions de mètres cubes par seconde au cap Hatteras. Un torrent large de cinquante à cent kilomètres et profond de mille mètres.

C’est comme les autres grands courants océaniques et les abysses, l’un des derniers endroits sauvages et inexplorés de la planète. C’est aussi un lieu de prédilection pour la pêche aux gros et qui peut dire ce qui mordra peut être à votre hameçon quand vous péchez par cent cinquante brasses de fond dans le Gulf Stream. Que cela soit au large de Key west en Floride, de la Havane à Cuba ou de Bimini et Cat Cay aux Bahamas, c’est dans les années trente qu’Ernest Hemingway va se prendre de passion pour la pêche des grands prédateurs à rostre, les Marlins bleus et rayés, les Espadons, mais aussi les Thons géants.

Même si dans leur confrontation littéraire, ma préférence va à l’auteur de Gatsby le magnifique et Tendre est la nuit, Francis Scott Fitzgerald. J’admets bien volontiers que sur ce thème, la palme revient à l’auteur de Pour qui sonne le glas et qu’il est difficile de faire mieux.

C’est d’ailleurs au début des années trente, soit environ vingt ans avant que cela ne devienne le sujet du vieil homme et la mer qu’Hemingway entendra parler de la mésaventure arrivée à un vieux pêcheur cubain, qui en combattant un marlin gigantesque a été entrainé pendant deux jours et deux nuits dans le Gulf Stream. Quand il put finalement harponner son poisson, les requins commencèrent la curée. Le vieil homme fut retrouvé par d’autres pêcheurs, à moitié mort de soif, délirant dans son bateau et les requins tournaient toujours autour de la barque.

Alors pour votre plaisir, place au grand Hemingway et au vieil homme et la mer dont je vous offre quelques extraits:

Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau qui pêchait au milieu du Gulf Stream. En quatre vingt quatre jours, il n’avait pas pris un poisson. Les quarante premiers jours, un jeune garçon l’accompagna. Mais au bout de ce temps, les parents du jeune garçon déclarèrent que le vieux était décidément et sans remède un salao ce qui veut dire aussi guignard qu’on peut l’être.

Chaque soir le gamin avait la tristesse de voir le vieux rentrer la barque vide.

Le vieil homme était maigre et sec, avec des rides comme des coups de couteau sur la nuque. Les taches brunes de cet inoffensif cancer de la peau que cause la réverbération du soleil sur la mer des Tropiques marquaient ses joues. Elles couvraient presque entièrement les deux côtés de son visage. Ses mains portaient les entailles profondes que font les filins au bout desquels se débattent les lourds poissons. Mais aucune de ces entailles n’était récente. Elles étaient vieilles comme les érosions d’un désert sans poissons.
Tout en lui était vieux, sauf son regard, qui était gai et brave, et qui avait la couleur de la mer.

Il appelait l’océan la mar, qui est le nom que les gens lui donnent en espagnol quand ils l’ aiment. On le couvre aussi d’injures parfois, mais cela est toujours mis au féminin, comme s’il s’agissait d’une femme. Quelques pêcheurs parmi les plus jeunes, ceux qui emploient des bouées en guise de flotteurs pour leurs lignes et qui ont des bateaux à moteur, achetés à l’époque où les foies de requin se vendaient très cher, parlent de l’océan en disant el mar, qui est masculin. lls en font un adversaire, un lieu, même un ennemi. Mais pour le vieux. l’océan c’ était toujours la mar, quelque chose qui dispense ou refuse de grandes faveurs ; et si la mar se conduit comme une folle, c’ est parce qu’elle ne peut faire autrement : la lune la tourneboule comme une femme.

Il faisait tout à fait jour maintenant, d’une minute a l’autre, le soleil allait apparaître.
Il émergea des flots et le vieux aperçut les autres barques, au ras de l’eau, pas bien loin de la côte, posées ça et là sur la tranche du courant. Puis le soleil pris de la force, ses rayons incendièrent la mer. Quand il se dégagea tout à fait de l’horizon, sa réflexion sur le miroir liquide frappa l’homme en plein dans les yeux. Cela lui fit très mal, et il continua à ramer en détournant la tête.

Cela recommença. Cette fois quelque chose tirait, pas bien fort, mais le vieux sut exactement ce que c’était. A cent pieds en dessous, un espadon était en train de manger les sardines qui recouvraient la pointe et la saillie de l’hameçon à l’endroit où celui-ci perçait la tête du petit thon.

Le menu tiraillement le rendait tout heureux, et puis voilà qu’il sentit tout à coup quelque chose de dur, d’incroyablement lourd : c’était le poisson qui pesait de tout son poids. Il laissa la ligne filer, filer, filer tout en déroulant une des deux lignes de réserve.
Quatre heures plus tard, le poisson nageait toujours, en plein vers le large, remorquant la barque, et le vieux s’arc-boutait toujours de toutes ses forces, la ligne en travers du dos.
La nuit passa, le poisson ne changea ni son allure ni sa direction d’un pouce, du moins c’est ce que le vieux constata d’après la position des étoiles.

Alors il éprouva de la tristesse pour le poisson qu’il avait ferré.
C’est un beau poisson, et qu’est pas comme les autres, pensa t-il. Quel âge qu’il peut bien avoir?
J’en ai jamais attrapé d’aussi costaud, ni qui se conduise aussi drôlement. Peut-être qu’il est trop malin pour sauter. Si il saute, ou si il se lance à toute vitesse, il est fichu d’avoir ma peau.

Il embrassa la mer d’un regard et se rendit compte de l’infinie solitude où il se trouvait. Toutefois il continuait à apercevoir des prismes dans les profondeurs ténébreuses. La ligne s’étirait à la proue. D’étranges ondulations parcouraient l’eau calme. Les nuages se portaient à la rencontre des alizés. Et le vieux sut que nul n’est jamais complètement seul en mer.

Lentement, régulièrement la ligne montait. Soudain l’océan se souleva en avant de la barque et le poisson apparut. Il n’en finissait pas de sortir. L’eau ruisselait le long de ses flancs. Il étincelait dans la lumière. Sa tête et son dos étaient violet foncé. Le soleil éclairait en plein ses larges rayures Lilas. Il avait un nez très long, aussi long qu’une batte de base-ball, et pointu comme une épée. Le poisson émergea tout entier, puis avec l’aisance d’un bon nageur replongea. Le vieux eut le temps d’apercevoir la grande queue en forme de faux qui s’enfonçait, tandis que la ligne recommençait à galoper.

Le soleil se levait pour la troisième fois sur le vieux et sur sa barque, lorsque l’espadon commença ses cercles.

La ligne se raidit de nouveau, comme à toutes les autres tentatives, mais au moment même où elle semblait tendue à se rompre, elle recommença à céder. Le vieux la fit glisser par-dessus ses épaules et sa tête et commença à la ramener sans hâte ni violence. Il se servait de ses deux mains, balançait son corps de gauche et de droite, et tachait de faire porter l’effort sur le buste et ses jambes. Ses vieilles jambes, ses vieilles épaules suivaient docilement le mouvement de balancier qu’il imprimait avec ses bras.

Depuis une heure, le vieux voyait danser des tâches noires. La sueur coulait dans ses yeux et son âcreté salée le cuisait, elle cuisait aussi la coupure qu’il s’était faite au front.

Le harpon était préparé depuis longtemps avec son paquet de corde mince lové dans un panier rond, et dont l’extrémité était nouée à la bitte de proue.

Tu veux ma mort, poisson pensa le vieux. C’est ton droit. Camarade, j’ai jamais rien vu de plus grand, ni de plus noble, ni de plus calme, ni de plus beau que toi.

Le vieux lâcha la ligne et mis son pied dessus. Il souleva le harpon aussi haut qu’il pût. De toutes ses forces, il le planta dans le flanc du poisson, derrière la grande nageoire pectorale qui se dressait en l’air à la hauteur de sa poitrine. Il sentit le fer entrer, s’appuya et pesa de tout son poids pour qu’il pénétrât jusqu’au fond.

Le poisson, la mort dans le ventre, revint à la vie. Dans un ultime déploiement de beauté et de puissance, ce géant fit un bond fantastique. Pendant un instant, il resta comme suspendu en l’air au-dessus du vieil homme et de la barque. Enfin il s’écrasa lourdement dans la mer.
Le vieux et son bateau furent submergés par une trombe d’eau.
Le vieux était épuisé.

Il fixa le poisson à l’avant, à l’arrière et au banc du milieu. Le poisson était si grand qu’il semblait que c’était son propre bateau que le vieux amarrait à un bateau plus vaste.
Enfin il dressa le mat. S’aidant du bâton qui lui servait de gaffe, il disposa la voile. Celle-ci s’enfla. Le bateau s’ébranlait. A moitié couché à l’arrière, le vieux mît le cap au sud-ouest.

Une heure plus tard, le premier requin attaqua. Ce requin n’était pas là par hasard. Il avait quitté les vastes profondeurs de l’océan lorsque le sombre nuage de sang s’était formé, puis dispersé à travers les mille mètres de fond.
Il était monté si vite et si étourdiment qu’il avait brisé la surface de l’eau bleue. Ébloui par le soleil, il était retombé dans la mer, avait retrouvé la trace du sang et s’était lancé à la poursuite du poisson et de la barque.

C’était un superbe requin Mako bâti pour la vitesse, aussi rapide que le poisson le plus rapide. Tout en lui était beau, sauf la gueule. Son dos était bleu comme celui d’un espadon, son ventre était couleur d’argent, sa peau belle et satinée. Il avait la forme de l’espadon à l’exception des mâchoires, les siennes étaient énormes. Il les tenaient fermées, nageant à toute vitesse, tout près de la surface. Sa haute nageoire dorsale fendait l’eau comme une lame d’acier. Dans sa gueule close, il y avait huit rangées de dents plantées en biais, la pointe vers l’intérieur.

Quand le vieux l’aperçut, il vit tout de suite que c’était un requin qui n’avait peur de rien et ferait exactement ce qu’il lui plairait.

Le vieux se sentait ferme et lucide. Il était résolu, mais ne se faisait guère d’illusions.

Lorsqu’il attaqua l’espadon, le vieux vit sa gueule béante et ses yeux étranges. Il entendit le claquement des dents qui s’enfonçaient dans la chair juste au-dessus de la queue. La peau et la chair de l’espadon se déchirèrent au moment où le vieux lança son harpon sur la tête du requin.
Il visait l’endroit où la ligne qui va d’un œil à l’autre se croise avec celle qui prolonge directement le nez. En tout cas c’était là l’emplacement du cerveau. Le vieux frappa juste à cet endroit. Il frappa de ses mains sanglantes et poisseuses, enfonçant son bon harpon dans un suprême effort. Il frappa sans se faire d’illusions, mais avec la volonté de tuer et toute la haine possible.
Le requin se retourna sur le côté et le vieux vit que son œil était sans vie.

Il m’en a bien pris quarante livres, dit le vieil homme tout haut. Il m’a pris aussi mon harpon et toute la corde, pensa t-il et maintenant que mon poisson a recommencé à saigner, il va en venir d’autres.

Mais l’homme ne doit jamais s’avouer vaincu, dit-il. Un homme, ça peut-être détruit, mais pas vaincu.

Mais à minuit le combat recommença. Cette fois le vieux savait que cela ne servirait à rien. Il avait contre lui une véritable meute. On ne voyait rien d’autre que la trace des ailerons dans l’eau et la traînée phosphorescente que les requins laissaient chaque fois qu’ils se jetaient sur le poisson.

Un dernier survint, qui s’attaqua à la tête. Le vieux comprit que tout était fini. Il brandit la barre et l’abattit sur la mâchoire même du requin qui était coincée dans les cartilages de la tête du poisson. Il cogna deux fois, trois fois, dix fois. La barre se rompit. Il continua à cogner avec le morceau cassé. Il le sentit entrer dans la bête, déduisant de cela qu’il était très pointu, il frappa encore. Le requin lâcha prise et se tordit. C’était le dernier de la meute. Il ne restait plus rien à manger pour personne.

Quand il entra dans le petit port, les lumières de La Terrasse étaient éteintes et il comprit que tout le monde était couché. La brise, qui avait grossi sans arrêt, soufflait avec violence. Toutefois dans le port, l’eau était calme, et le vieux parvint jusqu’à un petit tas de galets qui se trouvait au pied des rochers. Comme il n’y avait personne pour l’aider, il rama aussi loin qu’il pût, puis il sortit de la barque et l’attacha à une pierre,

Il démonta le mat, amena la voile et la plia, ensuite il mît le mat sur son épaule et commença à monter la côte. C’est alors qu’il éprouva l’immensité de sa fatigue. Il s’arrêta un instant, se retourna et aperçut dans la lumière d’un réverbère la grande queue de l’espadon qui se dressait, bien plus haute que la poupe de la barque. Il distingua la ligne blanche et nue que dessinait l’arête et ce vide, tout ce vide.

Le lendemain matin, le gamin entrouvrit la porte et passa la tête. Le vieux dormait toujours. D’abord il s’assura que le vieux respirait. Ensuite il vit les mains et pleura. Sans bruit il sortit et courut chercher du café. Il pleurait en dévalant la côte.

Le vieil homme et la mer
Ernest Hemingway

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Un commentaire

  1. Les légendes nous font toujours rêver :merci Hemingway et surtout merci Gérald pour nous les partager

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