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Un Soir de Daïquiri à Hirifa

Cela commence par franchir la passe Garue, celle qui donne accès au mouillage du village de Rotoava au nord de Fakarava, le deuxième atoll des Tuamotu par sa taille. Mais, Fakarava c’est surtout un atoll, délicat anneau corallien à fleur d’eau, dont la richesse incomparable de ses fonds marins donne le vertige aux plongeurs du monde entier avec ses deux passes fantastiquement poissonneuses, envahies de plus, d’une multitude de raies mantas, requins gris, requins citron et autres pointes noires.

Les instructions nautiques mentionnent un courant sortant qui peut être très fort jusqu’à atteindre neuf noeuds par forte houle du sud.

Alors, ce matin là, après une nuit agitée à tenir compagnie, un peu contraint et forcé pour tout dire, à un orage enjoué et bien endiablé qui avait décidé de passer une nuit blanche, non pas avec soirée dansante, champagne et cotillons, mais plutôt avec éclairs, tonnerres, trombes d’eau, rafales et sautes de vents, je suis bien éveillé.

À la rencontre de la houle et du courant du lagon, le mascaret déploie des vagues frangées de perles, courtes, joueuses, vives comme le requin gris et, déchiquetées comme ses proies.
Devant Saudade, les reflets des premiers rayons du soleil ricochent sur le lagon vert et bleu.
L’air est calme. Je m’imprègne de tant de beauté.

 » Ces îles tiennent à peine entre le ciel et la mer, mais je ne peux me lasser de leur beauté  »
Robert Louis Stevenson

Au beau milieu de la passe, bien qu’ayant dépassé le mascaret, celui ci semble aussi avoir l’intention de me tenir compagnie. En effet il ne me lâche plus et continue de venir caresser inlassablement les flancs de Saudade. Le moteur est à fond et l’écran du lecteur de cartes ne fait que confirmer mon impression visuelle. Le bateau est bien au point fixe, nous ne bougeons pas d’un mètre, ni même d’un pouce.

Bon, il n’y a pas de meilleur compagnie qui ne se quitte et sans vouloir froisser tous mes nouveaux amis, j’ai un rendez vous. Alors après vingt bonnes minutes, il ne me reste qu’à renvoyer la toile, conserver le régime moteur et me laisser dériver doucement vers le récif pour sortir de la veine principal du courant et ainsi quitter gentiment mon ami du jour, le mascaret.

Plus tard, je naviguerai dans les eaux du lagon à la palette de couleurs surnaturelles, franches et vives, du turquoise au bleu outremer en passant par le vert menthe. Sur près de trente miles nautiques le grand motu de la côte est s’étend d’un seul tenant de la passe Garue au nord-ouest jusqu’à Hirifa au sud-est. Le tout bordé de petites plages de sable corallien aux délicates nuances variant du blanc au rose clair, avec les cocotiers en arrière-plan.

Et puis, tout au bout du motu, juste avant que ne subsiste le seul récif frangeant et son immense platier, protégeant l’atoll du grand océan, des vents dominants d’est et des majestueuses houles longues en provenance du grand sud, c’est l’apparition de l’ultime plage…
La plage ultime : Hirifa.

Les fonds remontent, vingt mètres, dix mètres, sept mètres, cinq mètres. Je jette l’ancre qui vient se tanquer immédiatement dans le sable. Depuis le pont de Saudade, grâce à la transparence de l’eau cristalline, je peux l’observer bien enfouie. Je laisse filer vingt cinq mètres de chaine et comme on disait dans la marine marchande, TPLM, Terminé pour la machine.
Saudade est au mouillage à Hirifa.

Je suis au lieu du rendez vous mais ce n’est pas encore l’heure.

Hirifa, c’est un long ruban de sable blanc en pente douce qui, s’étire langoureusement tout en ligne droite sur plusieurs centaines de mètres et qui s’évanouit dans le lagon dans des bancs de sable se laissant caresser par les ondulations maritimes que procurent les courants de marée.

Hirifa, c’est du sable corallien, blanc incrusté de rose nacré. Très fin dans l’eau, le sable s’épaissit en s’éloignant du bord de l’eau pour devenir grossier sur les hauteurs de la plage où le temps n’a pas encore permis aux vagues de façonner leur ouvrage sur le corail déchiqueté.

Hirifa, c’est un lagon. À quelques centimètres du bord dans cinq centimètres d’eau, il y a d’abord de tous petits poissons. Ils nagent en escadrille avec juste quelques ridelettes en surface et au vu de ce qu’il y a un peu plus loin, j’ai envie de leur dire: Faites pas de bruit ! Faites pas de bruit !
Car de nouveaux nés à déjà morts, il n’y a qu’une mâchoire…
En effet, un peu plus loin dans 10 centimètres d’eau, des chinchards au corps argenté évoluant en banc mais plus préoccupés à chercher l’ombre des cocotiers pour se poser sur le fond, tranquillement à la fraîche.
Toujours plus loin dans vingt centimètres d’eau, des aiguillettes, prédateurs aux corps filiforme et la tête en forme de dague qui arpentent sans cesse le bord du rivage en surface. La nuit, effrayées par la lumière, elles peuvent bondir hors de l’eau, alors attention de ne pas prendre un coup de dague, infection grave en perspective.
Encore plus loin, voici quelques requins pointe noire à l’élégance sans pareille, dans leur livrée jaune or et leur belle dorsale marquée à la base d’une tâche blanche surmontée de noire comme toutes les extrémités de leurs nageoires. Curieux mais craintifs, ils chassent souvent dans très peu d’eau le long du rivage.
Et bien d’autres…
Alors Faites pas bruit ! Faites pas de bruit !

Hirifa, c’est franchi les quelques mètres de la plage, des cocotiers qui envahissent l’espace. Pas une cocoteraie bien ordonnée par la main de l’homme, non, une cocoteraie façonnée par la nature suivant le bon plaisir des courants, des vents, des intempéries, des chutes des noix de coco, des aléas de leur germination. Alors des cocotiers bien élancés vers le ciel, fiers, arrogants, droits comme des I bien sûr, mais d’autres courbés plus gracieusement, amoureusement sur le rivage, d’autres encore aux formes plus tortueuses, cherchant à se faire une place au soleil.

Hirifa, c’est aussi un petit restaurant dans un lieu désert, inaccessible par la route où les seuls habitants sont les propriétaires du restaurant. La route de Fakarava se termine à quinze kilomètres d’ici.

Hirifa, c’est donc Laïza et Toria, un ancien légionnaire en retraite, qui sont venus s’installer là en totale autonomie pour le plaisir des voiliers vagabonds de passage.

Ils sont les dignes héritiers des Paumotu, les habitants des Tuamotu qui bien que faisant partie de la grande famille polynésienne possèdent leurs propre langue et traditions
De tous temps, les Paumotu ont vécu grâce aux ressources du lagon et de l’océan. Navigateurs et pêcheurs, ils vivaient de la générosité des fonds marins des atolls, se nourrissant de la plupart des espèces de poissons, de crustacés et de coquillages.

Ainsi ils fabriquaient toutes sortes d’hameçons en nacre ou en coquillage, des harpons, ou patia, en bois dur et coquillage, construisaient des pirogues à partir des quelques matières premières des atolls: bois, cordes tressées à partir des feuilles de pandanus ou de cocotier.

Laïza et Toria perpétuent les traditions des anciens en y ajoutant, l’élevage des cochons pour rôtir à la broche des petits cochons qui viendront compléter les poissons et langoustes de la carte du restaurant mais aussi le travail du coprah et ses tâches harassantes : rassembler les noix de coco tombées à terre, pourfendre à la machette, laisser au soleil quelques jours, évider les noix pour séparer l’amande séchée de la coque, déposer dans un séchoir à coprah, mettre en sac de toile de jute, convoyer par embarcation jusqu’au village.
Alors avec Hirifa, nous avons un lieu et c’est bientôt l’heure du rendez vous.

J’aime l’idée à commencer chacun de mes voyages vers ce pays mystérieux et envoûtant du Daïquiri à la nuit ou plus précisément lorsque le soleil s’est couché et que la nuit pourtant n’est pas encore tombée.

Pour Jacques Guerlain, c’était l’heure incertaine, mystique, fragile, sensuelle, rare et précieuse, éphémère.

« L’heure suspendue, l’heure où tout est silencieux, reposé, l’heure où l’homme enfin se retrouve en harmonie avec le monde et la lumière.

Bleu profond du ciel, tremblement de l’air, du feuillage, ondulations presque invisible de l’eau.
La claire lumière de l’après midi s’efface doucement devant l’heure bleue du crépuscule, les bruits de la ville s’atténuent, la douceur séduisante des fleurs qui se referment remplissent l’air. »

Jacques Guerlain, tout comme Charles Baudelaire aimait bien entendu les parfums, les senteurs mais également ce moment tout particulier du crépuscule.

C’est donc un soir d’automne 1911, sur les bords de Seine que Jacques Guerlain s’enivra d’une communion émotionnelle, quasi charnelle avec Dame nature le temps d’une fraction d’éternité, un éphémère magique et secret. À la façon des impressionnistes, Il n’aurait plus alors, au travers de son génie créatif, qu’à composer une mélodie d’accords de senteurs, un parfum sublime apte à exprimer cette émotion particulière, l’Heure Bleue.

Un lieu, une heure, il ne manque plus qu’un breuvage: le Daïquiri.

Le Daïquiri, c’est un cocktail de légende associé pour toujours à Cuba, un pays cher à mon coeur.
Le Daïquiri, c’est un morceau d’histoire à boire, riche de son patrimoine.
Le Daïquiri, c’est un mélange parfaitement équilibré de trois ingrédients simples, du rhum, du jus de citron vert, du sirop de sucre de canne.

Né dans les champs de canne à sucre de Cuba, où les ouvriers mélangeaient rhum, citron et sucre pour se désaltérer. Il a ensuite servi à apaiser la soif des combattants de la liberté pendant la guerre hispano-américaine.

Puis, lorsque Ernest Hemingway réside à La Havane. Il découvre le Floridita et son Daïquiri.
Un matin, Hemingway marche dans la rue. Arrivant au coin des rue Obispo et Monserrate, il ne peut résister au charme du Floridita qui l’appelle avec son magnifique bar de bois précieux, les portes grandes ouvertes et les effluves parfumées de rhum.

De ce jour, il arriverait chaque matin aux environs de 10 heures, s’installerait sur son tabouret, le numéro un au coin du bar et de Daïquiri en Daïquiri, il dégusterait, dégusterait, dégusterait…

A bord de Saudade, c’est le Daïquiri du Capitaine. Il est servi dans les jolis verres art déco de la Mamie du Capitaine, jus de citron vert, sirop de canne à sucre de Martinique, Rhum blanc 55° de Martinique servi généreusement et glaçons à foison. En toute objectivité, un vrai régal pour les papilles. Je ne doute pas un instant sans aucune vantardise qu’Ernest Hemingway affirmerait sans ambages: « My Daïquiri à bord de Saudade »

Et il dégusterait, dégusterait, dégusterait…

Ce soir, à Hirifa, c’est l’Heure Bleue, et de Daïquiri en Daïquiri, je déguste, je déguste, je déguste…

Tandis que le jour reste en suspens et que la nuit instille délicatement son souffle sensuel, je perçois dans cet instant, fugitif et évanescent, toute l’harmonie, l’unité, l’infini de l’univers dominé par les ténèbres et la terrible fragilité, l’équilibre menacé de la Vie de notre petite planète bleue.

J’éprouve la sensation, l’espace d’une étoile filante, d’atteindre l’éternité.
Un moment de perfection absolue, un moment de poésie pure.
L’expression la plus intense de la beauté sublimée

C’était un soir de Daïquiri à Hirifa…

Post Scriptum

“Au nord est de Fakarava, aux Tuamotu, quand la mer vient se briser, le monde me parle.
Le ressac d’une plage peut être modifiée par un bateau qui passe; pas aux Tuamotu, où seul la mer s’exprime. Rien d’autre que l’effet de la mer et de la vague ne peut modifier la bande-son du récif. Ici, on a l’impression déchirante que ça tape depuis des milliers d’années.

Ce temps de la vague qui s’écrase, ce bruit de l’océan qui respire, signifie que nous ne sommes pas là pour longtemps. Le monde ici me dit clairement que je ne suis qu’un passant.
Alors je pense dans mon fort intérieur : « il me suffirait d’être ce mouvement là pour être éternel.
Ce bruit va continuer, continuer et continuer encore…

Cette respiration n’est pas la mienne, c’est celle du monde. Elle ne me rend que plus dérisoire et vulnérable. Je n’ai, moi, qu’un tout petit souffle.

Parfois, la Vie nous dit, nous montre, nous démontre que nous ne sommes rien. À Fakarava, face à cette sorte d’horloge énorme qu’est la houle qui vient battre le récif, la nouvelle est bien pire: nous ne sommes pas là pour longtemps. »”

Olivier de Kersauzon.
Le monde comme il me parle

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3 commentaires

  1. Un petit coucou de la Fare les Oliviers et merci du partage, ça me laisse rêveur…
    Bon vent Gérald !!!!

  2. A la tienne mon grand frère.
    Comme à ton habitude tu nous livres un très joli texte qui me donne envie de partager avec toi !
    et mieux encore de déguster déguster déguster….

  3. Gérald j’espère que nous pourrons ensemble retourner déguster ce fameux Daïquiri du capitaine en ce lieu magique que j’aime tant

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