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San Blas – Les Indiens Gunas

Aux premières lueurs de l’aube tout de rose nacrée, aux derniers flamboiements du crépuscule, sans aucun jour de relâche, c’est un spectacle immuable qui ouvre et clôture chaque nouvelle journée. Le grand ballet des pélicans qui se regroupent pour chasser en escadrille les bancs de petits poissons. Chaque banc est si compacte pour ne faire qu’un que le bleu de la mer en perd sa couleur pour laisser place à un géant sombre et ondoyant qui se voudrait inquiétant. Mais, les pélicans connaissent bien ce géant qui n’est à leurs yeux que simplement appétissant. Quelques coups d’ailes pour prendre de l’altitude, un vol plané pour observer et puis, c’est le déclenchement du piqué à la verticale. L’entrée dans l’eau, pas très élégante, souvent pataude se révèle efficace et ne laisse que peu de chance à la petite friture, d’autant que les piqués se multiplient par dizaines sous le regard enjoué des sternes, piaillantes et virevoltantes.

Les cartes marines mentionnent des noms d’archipels, Chichime Cays, Lemmom Cays, Eastern Lemmon Cays, Holandes Cays, Coco Bandero Cays, Carti Islands, Los Grullos Gunboat Islands, Naguargandup Cays, Green Islands, West Coco Islands, Farewell Islands, Devil Cays et tant d’autres…

Sur la bordure Atlantique du Panama, du côté du Levant, Dame Nature se pare de l’un de ses plus beaux atours. Comme une œuvre d’art de joaillerie, un collier ourlé d’autant de perles que l’année compte de jours, autant d’îles coralliennes, plus belles les unes que les autres, serties au milieu d’une mer cristalline parée de toute une palette de bleus intenses aux nuances infinies.

Les Iles habitées ne sont qu’au nombre des semaines que compte l’année dans un lieu où, en harmonie avec la nature, la géographie, l’histoire, la culture, la sagesse du Peuple Guna défie le temps jusqu’à l’envouter, alors que brûlent sept fèves de cacao dont la fumée accompagne nonchalamment le chant du Shaman, le Nele, sorcier-médecin qui use et abuse parfois de quelques psychotropes, que la nature bienveillante offre en libre service.

Autant l’écrire tout de suite, je suis amoureux, follement amoureux des San Blas et du Peuple Guna. Eperdument amoureux, comme l’amour de sa vie, celui qui vous laisse le cœur battre la chamade, celui qui bouleverse les sens, celui qui vous chavire comme un radeau de fortune, celui qui joue avec vous comme au chamboule tout, celui qui vous fait vaciller à la cime d’émotions vertigineuses, enfin, celui qui…

Au commencement, et faute de tradition écrite, on suppose que le peuple Guna serait originaire de la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie avant de venir se réfugier dans les monts du Darien puis de s’installer dans les îles des San Blas ou sur la côte qui leur fait face.

Ce qui est acquis, c’est leur esprit de résistance que cela soit face aux conquistadores, pirates, et autres groupes indigènes rivaux alors que tant d’autres tribus Indiennes des Amériques ne survivront pas à l’arrivée des Wagas, les hommes blancs.

Il y aura même deux héros révolutionnaires, n’ayant rien à envier aux grands libérateurs de l’Amérique Latine, tels le grand Simon Bolivar, El Libertador, qui rêva d’une République de Grande Colombie unifiant tout les peuples d’Amérique Centrale après avoir libéré le Venezuela, la Colombie, l’Equateur, Le Pérou et la Bolivie, Salvador Allende qui voulu rendre à son peuple la propriété de ses terres, tant agricoles que minières, Ernesto Guevara de la Serna dit le Che qui donna sa vie pour son idéal.

Au début du vingtième siècle, le Panama en quête de souveraineté alors qu’il vient tout juste d’acquérir son indépendance fait preuve à l’égard du Peuple Guna, d’autoritarisme, de réglementations tatillonnes, d’interdictions en tout genres, d’entraves à la culture et aux traditions.

Le nouvel État nomme un gouverneur du territoire, dépêche des fonctionnaires, déploie des forces de l’ordre. Ces représentants, oubliant que le rôle de l’Etat est de servir et non d’asservir, abusent de leur position, recourent aux vexations, profèrent des insultes, perpétuent des brutalités, jusqu’à commettre des viols de femmes Gunas.

C’en est trop. Deux hommes, indignés, se lèvent. Nele Kantule et Olokindibipilele, le premier d’Utsupu, le second d’Ailigandi, Sahila de ces deux villages, ils sont à l’origine du soulèvement.
En février 1925, en plein carnaval, trêve de festivités, c’est la proclamation de la république du Kuna Yala, la révolte se généralise à l’ensemble du territoire des Gunas.

C’est l’intervention des États Unis avec l’appui du navire de guerre USS Cleveland qui dissuade l’état panaméen de diligenter une riposte militaire. Le Peuple Guna renonce à son indépendance mais gagne le respect de ses traditions, cultures et règles tribales au sein d’une région disposant d’une grande autonomie, la Comarca de Kuna Yala, dirigée par ses représentants au sein du Congreso.

Ce statut unique est aujourd’hui envié de toutes les communautés d’Amérique Latine, du Mexique à la Terre de Feu, en passant par la Cordillère des Andes et la jungle de l’Amazonie.
Les Gunas constituent probablement le peuple ayant le mieux préservé son mode de vie, sa langue, son autonomie et son âme depuis l’arrivée de Vasco Nunez de Balboa sur les côtes de l’isthme panaméen.

Reconnaissons à l’état du Panama d’aujourd’hui le mérite, outre les Gunas, d’avoir attribuer également aux Ngobe-buglé, Madugandi, Wargandi et Emberá-Wounaan, un statut de Comarca. Un territoire sur lequel, ces peuples possèdent le droit à l’autonomie et à la gestion pleine et entière de leur patrimoine naturel et culturel dans le respect de leurs traditions ancestrales.

Les Gunas, résistants dans l’âme certes, mais également pratiquants assidus du Gas, le hamac en langage Guna. On né dans un hamac. On se marie dans un hamac. On mange dans un hamac. On pratique l’art des Molas, des carrés d’étoffes cousus, dans un hamac. On sculpte les Nuchus, les statuettes sacrées, dans un hamac. On rêve du monde invisible dans un hamac. On éprouve la joie, la tristesse, les grandes émotions de la vie dans un hamac. On déclame les contes et légendes dans un hamac. On dort dans un hamac. Puis, on meurt dans son hamac.

De plus, chaque soir, dans la maison du Congreso, le Sahila, le chef de l’île, gardien de la culture Guna préside à l’assemblée de la communauté depuis les balancements de son hamac.
Autant dire que pour les Gunas, le hamac, c’est l’objet d’une Vie. A ce titre il est sacré.

Mais revenons quelques instants sur le Sahila dont le hamac oscille nonchalamment au gré de la fumée s’échappant de sept fèves de cacao se consumant doucement.
Avec lui, au centre du Congreso, deux autres hamacs pour ses assesseurs. Assis autour, se tiennent les femmes et les enfants dans le premier cercle, puis les hommes dans un deuxième cercle.

Le Sahila entonne de longs chants narrateurs consacrés à l’histoire, aux ancêtres, aux traditions de son peuple, partie intégrante de la transmission orale du savoir, génération après génération.

Puis, il s’attache à la vie de la communauté, aux doléances des uns et des autres. Mais la grande sagesse, l’esprit du Sahila qui dodeline au gré du hamac se révèle aussi volatile et insaisissable que la fumée indolente des fèves de cacao. Alors, interviennent les Agars qui interprètent la grande sagesse du Sahila et son discours imagé, emprunt de métaphores, pour en faire une transcription, disons, plus pratique pour la vie courante des uns et des autres au sein de la communauté.

Des résistants dans l’âme, des pratiquants assidus du hamac mais aussi des amateurs invétérés et des adeptes avisés du cacao qui revêt une importance considérable dans leur vie de tous les jours.

Comme chez les Mayas, au-delà de son rôle nourrissant, et ce, dès la naissance et jusqu’à la mort et même au delà, le cacao offre ses vertus gustatives, protectrices, soignantes, éducatives, psychiques et spirituelles.

Les Gunas cultivent le cacao dans leurs forêts du continent à l’abri des grands arbres et avec un art sans égal, celui de l’agriculture Nainu. Ce que nous appèlerions une culture bio. Ce mot, bien souvent galvaudée, n’existe pas dans le vocabulaire Guna. Mais, il trouve tout son sens dans la pratique ancestrale, bien réelle, de planter les cacaoyers au milieu d’une grande diversité d’arbres fruitiers et d’espèces végétales variées. C’est dans le plus grand respect de leur environnement naturel, préservant la forêt et la faune, que le Peuple Guna cultive le cacao en pleine communion spirituelle avec Napguana, la Terre-Mère.

A sa naissance, à peine le premier cri lancé comme pour saluer la vie, le nouveau né est accueilli par les chants du Nele et les parfums de la fumée de sept fèves de cacao qui brûlent pour l’encenser et ainsi lui accorder une force protectrice pour son temps à venir dans le monde visible.
Après chaque cérémonie du bain, le bébé sera placé dans la fumée qui s’échappe du petit récipient en terre cuite où se consument lentement les fèves de cacao. C’est ainsi que l’eau lave le corps, c’est ainsi que le cacao lave l’esprit.
Le nourrisson se voit offrir cinq fèves de cacao qu’il conservera précieusement avec lui toute son existence, il les emportera dans son hamac mortuaire jusqu’à son retour dans le monde invisible.

Pour exercer son art et communiquer avec le monde invisible, le Nele se baigne littéralement ainsi que ses instruments de travail et ses vêtements dans la fumée du cacao brûlant.

Pour se faire belles et parce qu’elles le valent bien, les femmes Gunas ne jurent que par le cacao.
Beurre de cacao mêlé aux feuilles de Mageb séchées pour la crème de soin.
Beurre de cacao marié aux graines du fruit du Roucou pour la crème de beauté.
Et pour le maquillage, jus de Guayab associé avec du charbon de bois et des fèves de cacao brûlées pour peindre, en guise d’ornement, une fine ligne verticale tout au long de l’arrête du nez.

Après la cueillette dans la forêt, d’un méli-mélo de plantes, de fruits et d’écorces, les fruits sont pressés, les écorces sont grattées, le tout est mélangé dans de l’eau. La préparation est placée quelque temps dans la fumée de fèves de cacao brûlantes. Vous pouvez alors vous en asperger et ne manquerez pas de gagner en intelligence et clairvoyance.

En cas de maladie, il faudra consulter la voyante. Elle commencera par allumer une pipe qu’elle maintiendra plusieurs fois au dessus du cacao fumant. Puis elle tirera des bouffées de sa pipe tout en soufflant lentement la fumée en votre direction.
Alors, vous devrez vous emparer du pot de cacao fumant pour vous envelopper de ses effluves.
Le cacao peut jouer alors son rôle de passeur du monde visible au monde invisible que plus tard, durant son sommeil, la voyante consultera au travers de visions qui lui permettront d’expliquer la nature de la maladie.

Voilà, le diagnostic est établi. Pour la guérison, il ne vous reste qu’à vous rendre chez le Shaman, le Nele, le sorcier médecin. Pour ce faire, le Nele coupe une cabosse en deux et la place devant lui avec des fèves de cacao. Quelques Nuchus, les statuettes sacrés des esprits, sont également placés tout autour sur une feuille de palmier, en même temps qu’un pot à brûler rempli de fèves.
Lorsque les Nuchus sont enveloppés de la fumée des fèves de cacao, le Shaman entame un chant incantatoire pour repousser les forces maléfiques et la maladie. La guérison n’est plus très loin.

Pour vous rétablir complètement, il vous conseillera certainement de boire du Madum, des bananes cuites dans l’eau, malaxées avec des fèves de cacao grillées, pelées, broyées en fine pâte jusqu’à obtenir une bouillie, à laquelle est ajoutée de l’eau, le tout, généreusement émulsionné à l’aide du bâton poussoir, le molinillo pour obtenir une boisson crémeuse à souhait.
Ou bien encore de l’O-Likwa, composé de jus de canne à sucre, de maïs et de cacao et parfois d’autres ingrédients plus ou moins psychotropes, néanmoins naturels, bien entendu.

J’ai vu tant de choses que vous ne pourriez pas croire, de grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons cosmiques briller dans l’ombre de la porte de Tanhauser. Tout ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir.
Blade Runner
Ridley Scott

Oui, même au pays des Gunas, il est un temps pour mourir et retrouver le monde invisible. Le corps du défunt couvert d’un drap est placé au centre de la hutte dans son hamac. Les pleureuses entourent le corps. Le Nele chante, tout à l’éloge du défunt. Sept fèves de cacao brûlent dont la fumée qui s’élève nonchalamment offre à l’esprit du défunt la force suffisante pour naviguer sereinement sur la rivière menant vers l’au-delà.

Des résistants dans l’âme, des pratiquants assidus du hamac mais aussi des amateurs invétérés et des adeptes avisés du cacao. Alors si vous ne l’aviez pas compris, autant vous redire, je suis amoureux, follement amoureux des San Blas et du Peuple Guna. Eperdument amoureux, comme l’amour de sa vie, celui qui vous laisse le cœur battre la chamade, celui qui bouleverse les sens, celui qui vous chavire comme un radeau de fortune, celui qui joue avec vous comme au chamboule tout, celui qui vous fait vaciller à la cime d’émotions vertigineuses, enfin, celui qui…

Le chocolat est la matière dont sont faits les rêves, des rêves riches, noirs, soyeux et doux qui troublent les sens et éveillent les passions
Judith Olney

Alors que je termine l’écriture de cet article, sept fèves de cacao brûlent dont la fumée enivre suavement mon esprit et celui de Saudade.

Post Scriptum:

Pour les traditions du cacao chez les Kunas, je me suis librement inspiré du très beau livre, Kunas et Cacao d’ Alex Van Geet, édité par Choco-Story – The Chocolate Museum, disponible sur leur site internet.

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