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Les Marquises – Nuku Hiva

Alors qu’avec Saudade, nous embouquons l’anse de Taiohae, Nuku Hiva, la capitale administrative des Marquises, forte de ses deux mille habitants nous accueille sous une pluie fine de bienvenue. Elle s’enroule langoureusement autour d’une ancienne caldeira protégée par deux îlots postés en guise de sentinelle.

Les nuages sont des artistes. Sur le mont Muake, taillé en lame de couteau à effiler le thon à dents de chien, d’un coup de pinceau, ils déposent des touches de lumière ou d’ombre ici ou là, rehaussant le volume d’un pic ou soulignant le vert d’une pente. Les Marquises se dévoilent ainsi, sous un éclairage impressionniste.

Soudainement, le soleil et la pluie entrent dans la danse d’un jeu de lumières. A l’opposé du soleil, une arche offre son festival de couleurs. Rouge, orange, jaune, vert, bleu, violet se fondent délicatement les unes dans les autres. Elle se plaque à flanc de montagne pour mieux l’étreindre, comme pour oublier l’espace d’un enchantement, son évanescence.

D’imposants massifs basaltiques sombres, saupoudrés de graminées vertes, dessinent des cirques qui s’effondrent dans la mer, pour créer des baies torturées, déchiquetées.

Mais, avant de vous convier à mettre pied à terre, je me dois de vous mettre en garde et de mentionner deux des protagonistes les plus actifs de l’ile, de vrais guerriers dont plusieurs légendes illustrent la voracité, le nono blanc des plages et son cousin le nono noir des rivières.

« Partie faire le tour de Nuku Hiva, une princesse de Hakamo’ui à Ua Pou rencontra une princesse de Taiohae. Toutes deux discutèrent et évoquèrent leur île. Mais la princesse de Taiohae s’épanchant en vantardises sur le grand nombre de ses sujets et l’agrément de son pays, la vieille femme de Ua Pou se renferma.

De retour à Ua Pou, elle resta à Hakamo’ui avec sa rancune et dit à ses sujets : « Raclez une noix de coco ». Les sujets exécutèrent cette tâche. Elle leur dit alors : « Remplissez-la de nono et portez-la à Taiohae ». A leur arrivée, ses gens prirent le récipient, le brisèrent sur une pierre. Les nono s’échappèrent, volèrent vers Taiohae et demeurèrent là où était la princesse. »

Légende rapportée par un habitant de la vallée de Hohoi, à Ua Pou.

Nono est le nom donné par les Marquisiens à un petit moucheron piqueur. Le terme a, par la suite, été repris par l’ensemble des Polynésiens pour désigner plusieurs espèces de moucherons suceurs de sang.

Mes fidèles lecteurs connaissent déjà mes relations, disons ombrageuses, avec les insectes de toutes sortes.

Les moustiques du Vietnam aux allures de Kamikaze. Approche d’un puis deux points noirs, trois Moustiquos qui foncent. Signalement d’une attaque ennemie et dégagement sur le coté pour faire diversion à l’un d’entre eux. Virage sur le drap pour faire face aux deux autres, le premier passe en piqué tout près de moi et esquive en faisant des tonneaux lents en piqué puis piqué accentué. Le deuxième redresse au ras de l’oreiller. Je ne peux arriver à m’approcher assez pour l’abattre. Je vois alors un moustique passer juste au-dessus de moi à pleine vitesse…

Ainsi que les tabanos, les taons du chili, que la pratique assidue de la danse me permit d’éviter.
Une nuée de grosses mouches trapues, jaunes et noires aux yeux exorbitants, bourdonnent de leurs ailes delta autour de moi, bien décidées, surtout les femelles à me sucer le sang. Les tábanos, cousins éloignés des taons de nos régions, sonnent la charge.

Alors, je commence à comprendre. Ma seule issue est de devenir immédiatement un adepte non pas de la danse de saint Guy, ou de la techno, voir de la tectonique mais de la danse des tábanos. Les pas en sont très simples. Secouer vos jambes en agitant les bras autour de votre tête et balançant votre pull over en tout sens, mais surtout, surtout ne jamais s’arrêter. Heureusement, l’apprentissage est très instinctif, nul besoin d’un professeur de danse…

Je me dois de mentionner la guêpe du Costa Rica. Lorsqu’elles s’amourachent de vous, vous n’avez plus qu’à prendre vos jambes à votre cou et courir le plus loin possible, le plus vite possible. Votre seul espoir d’échapper aux piqûres tenaces réside dans l’éloge de la fuite.

Mais également les bibes de l’île de la Réunion, de grosses araignées jaunes et noires. Néphila, suspendues à de gigantesques toiles, elles jalonnent les sentiers. Malgré leur air menaçant, elles sont, paraît-il, inoffensives.

Les bibes possèdent huit petits yeux. Leurs crochets, les chélicères sont disposés sous les yeux. L’extrémité des chélicères se termine par un crochet très robuste et acéré. C’est par ce crochet que l’araignée injecte un poison violent à la victime et une salive très corrosive qui dissocie les tissus qu’une minuscule bouche aspire. Les pédipalpes sont disposés de part et d’autre des chélicères. Ce sont à la fois des organes gustatifs et de véritables petits doigts très agiles. Les filières, six glandes qui produisent la soie, une soie gluante pour construire le piège et pour ligoter les victimes avant de les dévorer.
Inoffensives, certes…

Expert du vol furtif, le nono possède d’autres arguments, une cavité buccale à l’aspect d’un broyeur suceur dont la capacité de perforation est sans égale.

Les adultes sont de petite taille de l’ordre du millimètre, quasi invisibles. Comme toujours, seules les femelles piquent et se nourrissent de sang, dilacérant la peau et les vaisseaux sanguins. Malgré la description de violence de celle-ci, la piqure n’est rien au regard des démangeaisons provoquées, sachant que les nonos possèdent la capacité d’infliger à un homme mille piqures dans l’heure.

Alors, désolé pour la défense de la biodiversité, c’est l’arsenal de la dissuasion chimique la plus intensive qui est nécessaire : isohexadecane, ethyl, butylacetylaminopropionate, cocamidoprophyl betaine, citronellol, methylchloroisothiazolinone, limone, citral et pour tromper l’ennemi monoï et huiles de Tamanu.

Il n’est pas dit que le nono ne rejoindra pas dans le clan des vaincus, le moustique vietnamien, le taon chilien, la guêpe costaricienne et la bibe réunionnaise.

Enfin je peux profiter sereinement, ou presque, de la cathédrale Notre Dame des Iles Marquises, élevée sur le tohua Koika Mauia, lieu sacré et vénéré des anciens marquisiens. Les pierres ayant servi à la construction proviennent de tous les horizons de l’archipel, à l’est, le ke’etu rouge d’Hiva Oa et le grés blanc de Nuku Hiva, au nord, les pierres de Ua Pou, à l’ouest, celles de Ua Huka et de Fatu Hiva, au sud, la pierre ponce de Tahuata, le parvis est en plaques de basalte.

Les statues en bois des artistes locaux habillent l’intérieur, les quatorze statues du chemin de croix, taillées dans des troncs d’arbres transportés à dos d’hommes représente dix ans du travail de Damien Haturau, le sculpteur le plus respecté du Pacifique pour son inspiration et l’amour de son art. Dès le plus jeune âge, un don naturel mais la sculpture est une école de patience et à Nuku Hiva, le temps s’écoule à sa juste valeur.

Il y a quelques mois, ce n’est pas sans surprise que les habitants aperçurent une dame, se précipiter sur un cocotier pour l’embrasser longuement avant de s’agenouiller en prières ornementées de signe de croix.
Lorsqu’elle avait dix sept ans, cette dame originaire de Sibérie fit le rêve des Marquises. Malgré sa condition modeste, rouble après rouble, économie après économie, heures de travail après heures de travail, quelque soient les turpitudes de la vie, elle a fini par réunir l’argent du voyage. Quarante ans de labeur, le rêve au cœur.

Aux contraires des versants côtiers secs recouverts d’acacias, la végétation inonde les vallées entre ombres et lumières où le nuancier des vert se propage, luxuriante de cocotiers, manguiers, citronniers, goyaviers, fougères arborescentes, hibiscus sauvages et châtaigniers.

Les volutes de brume et l’humidité ambiante virevoltent au bord des crêtes

Négligemment, ce matin là j’ai du réveiller quelques Tikis, mi-humain mi-dieu, car c’est une trombe d’eau qui s’abat sur moi en guise d’encouragement pour ma randonnée du jour.

Aux Marquises, au détour d’une piste, sur le bord d’une plage, des statues taillées dans la pierre ou dans le bois semblent défier le temps, les Tikis, au carrefour entre l’art et la religion, figurant des ancêtres divinisés ou des puissances protectrices. Au moindre de votre regard, ces déités fondatrices taillées dans la pierre semblent se recharger du mana des origines, cette puissance spirituelle, née des croyances d’un peuple, constitutive de son identité qu’exaltent ses chants, ses danses et ses œuvres

A coté des nombreuses congrégations religieuses, voir sectaires, catholiques, protestants, évangélistes, mormons, et bien d’autres, il ne faut pas feindre pour tenter de comprendre la Polynésie d’ignorer les rapports spirituels que la population entretient avec les éléments de la nature, les aïeux, les légendes, les esprits des vallées, les pa’io’io, l’esprit des dieux ou des ancêtres. Il y a là-bas une foi simple que j’aime, une foi sans nuages.

Pour s’approcher de la conscience, il faut accepter les explications irrationnelles, les légendes, accepter de se soumettre au mystique, laisser la foi prendre le pas sur la raison et s’imprégner doucement, suavement, délicatement de cette culture qui porte à se réconcilier avec soi-même, avec ses rêves, ses émotions jusqu’à l’émerveillement.

Une pluie ruisselante comme des perles de lumière. La pluie, si elle est traversière et bat de grain en grain aux Marquises, elle semble être nourricière et les banyans ne comptent plus leurs ans après quatre cents, déployant un pêle-mêle de racines toutes plus ébouriffantes les unes que les autres.

La nature immuable ne manque pas de jouer de ces grains de pluie. Cela commence par quelques filets d’eau suintant sur la piste, puis un cours d’eau ravine au long des fossés, un torrent dévale à même la pente sans se préoccuper de suivre la piste, alors une coulée de boue emporte tout sur son passage, soudain la rivière parée d’une belle tenue cacao sort de son lit pour une béguine chaloupée qui l’emmènera au bout de la nuit se noyer d’ivresse dans l’océan.

La pluie est nourricière pour le plaisir d’une végétation gorgée de soleil qui éclate de mille vies. Et l’espace d’un regard, les graines en dormance s’éveillent en plantes habillées de fleurs qui s’évanouissent en fruits généreux porteur de graines. Et ainsi va la vie.

La végétation se révèle flamboyante, verdoyante, chatoyante, ondoyante, attrayante, insouciante, vivifiante, exubérante, abondante, débordante, éblouissante, jaillissante, bienveillante, resplendissante, tonitruante, pour tout dire, bien séduisante.

Face aux vents qui chantent les paroles des légendes anciennes, aux nuées, à l’océan immense, aux dieux, au néant vaste et noir, la Nature aux Marquises dans sa beauté sauvage ne cesse d’affirmer la fragile existence des hommes.

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Un commentaire

  1. Véronique Durvel

    Hihihi , trop drôle la partie sur les insectes .. qui t aiment mais qui n’est visiblement pas réciproque !!!
    A la lecture de tes récits , il n y a qu’ a fermer les yeux et l’on est très vite auprès de toi.. c’est le rêve.
    Mais pour les nonos, j’ai de suite rouvert mes yeux afin qu’ ils ne s’en prennent pas à moi !
    encore Bravo pour ton écriture…
    Ta tite soeur

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