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Le Canal de Panama

Le compte à rebours de ce qui sera le futur canal de Panama commence il y a environ trois millions d’années, lorsque l’océan Atlantique et l’océan Pacifique mêlaient encore leurs eaux dans d’innombrables caresses océaniques, isolant l’Amérique du Sud. Le magma terrestre, qui s’y connaît en passion torride, certainement jaloux de tant d’ébats nautiques, n’aura de cesse de faire émerger l’isthme de Panama, formant une longue bande de terre étroite reliant les deux Amériques et séparant à jamais les deux océans qui n’auront plus que les eaux froides et tumultueuses du Cap Horn pour s’étreindre sous la bienveillance des cinquantièmes hurlants.

Beaucoup plus tard, Vasco Nunez de Balboa découvre en 1513 la mer du sud auquel Magellan donnera le nom de Pacifique. Les conquistadors entreprennent alors la construction terrestre du Chemin royal afin d’y transporter les richesses provenant du Pérou et de la côte Pacifique jusqu’aux fameuses foires de Portobello sur la côte Caraïbe.

En 1534, Charles Quint ordonne par brevet royal:

Ayant été informé que le fleuve Chagres, qui entre dans la Mer du Nord, peut être emprunté par des caravelles, sur une distance de quatre ou cinq lieues, et de trois ou quatre autres dans des barques, et que de là, à la Mer du Sud, il peut y avoir quatre lieues par les terres.
J’ordonne que vous alliez voir cette distance de terre entre le fleuve Chagres et la Mer du Sud, et voyiez de quelle manière et dans quel ordre on pourrait ouvrir cette terre pour que, une fois ouverte, la Mer du Sud soit reliée à ce fleuve, de sorte que la navigation soit possible, et de voir quelles seraient alors les difficultés en raison de la hauteur de la mer et de la terre et ce que cela coûterait en argent et en hommes et en combien de temps cela pourrait être fait.

Encore bien plus tard, l’histoire de France retiendra de cet exploit technologique que constitue la réalisation du canal de Panama que le nom de Ferdinand de Lesseps, auréolé de la gloire du canal de Suez, préconisant un canal à niveau, de Gustave Eiffel, appelé tardivement à la rescousse, préconisant un canal à écluses, de la corruption des politiques et des médias et du scandale financier qui secouèrent la société française, de la liquidation judiciaire de la compagnie universelle du canal interocéanique de Panama provoquant la ruine des souscripteurs et pour finir la réalisation finale et l’exploitation commerciale, diplomatique et géostratégique des États-Unis jusqu’à la rétrocession au Panama en 1999. Mais elle en a ignoré les artisans qui, par dizaines de milliers, dès la moitié du dix neuvième siècle partirent pour la construction du chemin de fer, puis en vagues successives, de Guadeloupe et de Martinique, vers la voie interocéanique à perforer.

Ils sont partis confiants, persuadés d’accéder à un avenir meilleur grâce à la construction du canal de Panama. Plusieurs milliers de Guadeloupéens et de Martiniquais ont tenté l’aventure. Beaucoup ne sont pas revenus d’une terrifiante odyssée.

Nous sommes en 1904. Les garde-champêtres se présentent dans chaque commune de Guadeloupe et Martinique et annoncent avec enthousiasme les conditions de départ vers un nouvel eldorado : cinq cents jours pour faire fortune dans le plus beau pays du monde, n’exigeant aucune qualification, avec la garantie au terme du contrat, d’un retour au pays.

Les volontaires furent nombreux : travailleurs agricoles mis au chômage par la crise sucrière, sans grades, jeunes gens en quête d’aventure et d’argent facile, pères de famille ou enfants déshérités.
À cette longue liste, s’ajoutaient tous les Martiniquais, victimes de l’éruption de la montagne Pelée en 1902.

On chiffre à vingt cinq mille les contrats qui ont été accordés par les Américains aux Guadeloupéens et aux Martiniquais. Mais il y avait tous ceux qui rejoignaient le Panama par des moyens clandestins et qui ont quand même participé à la construction du canal.
Avec eux le nombre total des travailleurs Guadeloupéens et Martiniquais avoisine les cinquante mille personnes durant tout le temps du percement entre 1904 et 1914.

Il y avait des terrassiers, des manœuvres, mais aussi des cuisiniers, des boulangers, des vigiles, et d’autres métiers. Outre les Guadeloupéens et les Martiniquais, il y avait des Sainte-Luciens, Jamaïcains, Trinidadiens, Haïtiens, Barbadiens, toutes les Caraïbes.

Ces promesses d’un avenir meilleur, d’un salaire en dollars honorable à quatre vingt dix cents de l’heure, d’une maison équipée en électricité prirent des allures de chants des sirènes. Sur le bateau les poussant vers la terre promise, des familles entières ont chanté, le coeur plein d’espoir. Mais en arrivant au Panama, à Colon, la réalité les a rattrapés. Guadeloupéens, Martiniquais débarquaient dans un pays miséreux où sévissaient la malaria, le paludisme, la fièvre jaune, la peste bubonique, la pneumonie ou autre typhoïde.

De ce pays, ils n’ont vu que le fond du canal et la forêt tropicale à déboiser à la machette, au sein d’une nature hostile, climat malsain, pluies diluviennes, chaleur pesante, humidité insalubre, faune dangereuse. Des équipes d’apprentis dynamiteurs, sans formation, sans protection, enchaînaient les actions. Il fallait faire sauter la roche, les troncs d’arbres, déblayer à la pioche et à la pelle.

Dans les tranchées du canal, la température montait jusqu’à trente-cinq degrés, l’air ne circulait pas, l’étouffement à la longue devenait mortel. Des pluies abondantes et une humidité envahissante aggravaient le supplice, sans compter la vapeur des machines. L’eau ruisselait sur tous les visages, de grosses gouttes continues et rapides, tombant sur une sorte de rythme entêté, toujours à la même place. Elles battaient les faces, s’écrasaient, claquaient sans relâche. Trempés, couvert de sueur.

Pas une parole n’était échangée. Certains tapaient avec des barres à mines, on n’entendait que ces coups irréguliers, voilés et comme lointains, d’autres pelletaient de l’aube au crépuscule, pelletée après pelletée, des mètres cubes de roche, pelletée après pelletée, des mètres cubes de terre, pelletée après pelletée, des mètres cubes de végétation. Il fallait évacuer, évacuer, évacuer sans cesse au rythme des excavations. Puis, les explosions, bâtons de dynamite, après bâtons de dynamite, les déflagrations, les détonations incessantes pour fragmenter la roche, la casser, la morceler, la pulvériser.

Il n’y avait plus que le halètement des poitrines, le rythme cardiaque endiablé, les gémissements de gêne et de fatigue, sous la pesanteur suffocante de l’air et la condamnation à perpétuité à subir la pullulence des moustiques innombrables.

Clemente Garres est aujourd’hui pédiatre, à Panama. Son père, originaire de Martinique, a signé en 1907 un contrat pour travaux spéciaux, dix heures par jour à un dollar de l’heure.
Mais dans les faits, il passait entre seize et dix huit heures par jour sur cet interminable chantier. Il travaillait tous les jours, sans une seule journée de repos ou de vacances. Il ne s’arrêtait que lorsqu’il était malade et à ce moment, il ne touchait plus de salaire.

Ceux qui appartenaient aux équipes de dynamiteurs, risquait leur vie à chaque explosion.
Les hommes mouraient par dizaines, par défaut de sécurité certes, mais aussi pour des raisons médicales. Tous prenaient des traitements préventifs pour se protéger de la malaria. Un des effets secondaires majeurs de la quinine, c’est la perte sensible de l’ouïe. Ainsi, quand sonnait l’alerte juste avant une explosion, la plupart des ouvriers ne l’entendaient pas et ne se mettaient donc pas à l’abri.

Ils avaient un rêve, celui d’améliorer leurs conditions de vie, mais en réalité ils ne furent que des victimes.

Je maudis le jour où j’ai quitté mon pays natal. Ici, c’est l’enfer. Que mes compatriotes se servent de mon expérience pour bien réfléchir avant de partir. Nous nous sommes trompés. Ils nous ont trompés. Il viendra le sentiment que la zone du canal n’est pas une terre libre, mais un bagne illégal et improvisé au détriment de pauvres gens. A chacun de regretter les plaisirs et les joies de son île natale et de désirer la retrouver pour toujours.

Grâce à leurs sacrifices à tous, trois séries d’écluses réparties entre le côté Atlantique et Pacifique furent construites. Un lac artificiel fut creusé pour influer sur le niveau de l’eau et permettre aux navires de rejoindre les deux océans. Un travail de titan. Ces travailleurs de force étaient victimes de glissements de terrain consécutifs aux pluies torrentielles, d’explosions, de maladie.

Aussi, des grèves dures éclatèrent. Pendant plus d’une semaine, se souvient la fille d’un des travailleurs, nous sommes restés enfermés dans la maison. Sortir c’était prendre le risque de mourir . Ces mouvements de colère naissaient principalement des discriminations entre les Américains blancs et les gens de couleur. La liste d’or représentait les Blancs et la liste d’argent, les Noirs. La ségrégation entre la liste d’or et la liste d’argent était omniprésente dans les magasins d’alimentation, à l’école, sur les bancs de l’église, à l’hôpital, au cinéma et jusqu’aux points d’eau potable.

Le 15 août 1914, le canal est fini. Les Américains licencient tous les ouvriers, à leur manière : sans indemnités de licenciement, sans pension, sans retraite. Par ailleurs, profitant du déclenchement de la Première Guerre mondiale, les Américains affectent les fonds prévus pour le rapatriement des Antillais à d’autres projets. Les travailleurs vont donc être obligés de se débrouiller sur place. Pour la majorité, Ils s’installeront au Panama.

Au final, c’est l’histoire d’une odyssée impossible, d’une cruelle faillite financière, l’histoire de milliers de morts, d’individus handicapés, de malheureux n’ayant même pas les moyens de revenir au pays. Et ce sont les Antillais qui payèrent le plus lourd tribut.
Aujourd’hui, leur descendance n’a pas renié ce lien affectif et familial avec la France. Chaque 14 juillet, un bal a lieu sur la place de France à Panama où se fredonnent de mémoire, les paroles de la Marseillaise.

A l’heure actuelle, on compte entre soixante et soixante dix mille descendants de Martiniquais et de Guadeloupéens vivant au Panama et qui possèdent la nationalité de ce pays. On trouve ainsi les patronymes Dumanoir et Paterne par exemple. A l’époque de la construction du canal, certains avaient fait venir leur famille, d’autres avaient épousé des Panaméennes. La grande majorité de cette communauté vit à Panama City et à Colon et exerce principalement dans l’artisanat et le commerce. Elle continue d’employer le français et le créole.

En 1992, le gouvernement du Panama a officiellement déclaré que l’émigration des Guadeloupéens et des Martiniquais faisait partie de l’histoire du pays. Le cimetière antillais de Paraiso, témoin de l’histoire douloureuse de ces ouvriers ayant donné leur vie au canal a même été érigé en monument historique national pour exprimer la gratitude du peuple panaméen.
Une stèle a été depuis érigée à leur mémoire:
Aux grands hommes des Antilles, la patrie reconnaissante.

Il faut saluer la contribution exceptionnelle du Martiniquais Josep Jos, professeur de lettres classiques, conseiller culturel de l’Ambassade de France à Panama, chargé de cours de littérature à l’Université de Panama et de la formation des professeurs panaméens de français d’avoir sauvé de l’oubli la mémoire de ces hommes.

Guadeloupéens et Martiniquais au Canal de Panama, histoire d’une émigration.
Joseph Jos
Éditions L’Harmattan.
2004

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