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D’une Vague à l’Autre – Histoires d’Escales

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Au large de l’Afrique du sud, le courant marin des aiguilles porte les navires vers le sud-ouest dans une veine d’eau chaude, saturée de sel. La navigation s’effectue alors au thermomètre afin de bénéficier au mieux de la générosité d’un des seigneurs de l’océan à l’instar de son cousin de l’atlantique le Gulf Stream. Il sait aussi se faire l’ambassadeur des amoureux transis qui jettent à la mer des messages dans des bouteilles. Elles dérivent comme des âmes en peine jusqu’à s’échouer sur une plage qui devient alors la rencontre avec tous les possibles.

A l’approche de l’atlantique sud, c’est la confrontation avec la froideur et  les vents d’ouest, la houle des quarantièmes rugissants, une agitation permanente, une nuée de remous et de tourbillons géants, les vagues scélérates, les eaux déchainées du Maelström. Le mugissement du fracas des eaux qui se brisent sur les hauts fonds.

C’est d’abord le Cap d’Agulhas, mystérieux et dangereux, pointe méridionale du continent africain qui jette dans l’océan sa plateforme rocheuse. Depuis les premiers navigateurs portugais, les aiguilles qui affleurent tout au long de la baie ont laissé des souvenirs amers aux nombreux naufragés. Puis vient une région de hautes falaises et de plages fouettées par les vents, Cape Point. A son extrémité le Cap des Tempêtes auquel le poète Luis de Camoes attribue la parole :

« Je suis le cap des Tourmentes, gardé par le géant Adamastor qui ouvre la porte de l’océan Indien et de l’Orient. Sachez que des vents et des tempêtes monstrueuses rendront ces abords funestes à tous les navires assez fous pour tenter le voyage. »

Il finira par devenir le Cap de Bonne Espérance pour célébrer l’espoir qu’offrait la route des indes, celui de la richesse des épices et des étoffes. C’est ici que naquit la légende du bateau fantôme le plus célèbre : the Flying Dutchman – le Hollandais Volant. Son Capitaine se moquait de la tempête, des avis des matelots, des pleurs des passagères. Son arrogance appellera sur lui la malédiction :

« T’es un maudit. Le ciel te condamne à naviguer toujours, sans jamais pouvoir relâcher, ni mouiller, ni te mettre à l’abri dans une rade ou un port quelconque. Tu n’auras plus ni bière, ni tabac, tu boiras du fiel à tous tes repas, tu mâcheras du fer rouge pour toute chique. Tu seras éternellement de quart et tu ne pourras pas t’endormir. Tu seras le diable des mers. Tu courras sans cesse sous toutes les latitudes. Tu n’auras jamais de repos ni de beau temps. »

L’apparition c’est Table Mountain. La montagne de la Table, flanquée de ses deux collines : la tête de lion et le pic du diable. D’abord une ombre sur l’horizon de la mer, une ombre qui émerge, grossit, s’étale, prend du relief et des couleurs au rythme de l’approche. Puis à un moment, la silhouette se dessine et se fige. C’est une émotion fulgurante, celle d’une révélation, un coup de foudre. Celle d’une baie avec son port, sa ville qui dessine un front de mer à la beauté saisissante magnifiée par ce plateau qui dresse à plus de mille mètres, un écrin à la hauteur d’une merveille de la nature.

29 mai 1982, le petit jour flâne au large de Cape Town. C’est une mer d’huile, quelques nuages viennent caresser la tête de lion. En approche du pétrolier Brissac, le tchop tchop tchop caractéristique que chantent les pales du rotor d’un gros hélicoptère Sikorsky. Je me retrouve comme un parachutiste lors d’une expédition commando, assis sur un banc métallique, le dos collé à la carlingue, bagages à mes pieds pour rejoindre l’héliport en plein cœur des installations portuaires. L’agent maritime me conduit dans un petit hôtel modeste du centre ville. La décoration est triste, noyée de couleurs sombres sous une lumière obscure.

Il est 7h00 du matin, je dois y passer la journée dans l’attente du vol South African SA 274 dont le décollage à destination d’Orly est prévu à 21h00. Je m’allonge sur mon lit, allume machinalement la radio pour ne pas être seul. Dans un demi sommeil, je suis indifférent aux informations qui défilent. Soudain je suis attiré par un nom, celui de Romy Schneider. Je sursaute. Je viens d’entendre que Romy Schneider était morte dans la nuit. Arrêt cardiaque, suicide, on ne savait pas. Les récits, les témoignages se succédaient. Cette actrice, cette femme merveilleuse, ses souffrances, son épuisement. Je n’écoutais plus. Un brouillard au fond des yeux, seul demeurait l’impression d’un absolu de sincérité, d’un rêve, d’un mythe.

Des regards complices, des sourires lumineux, des vibrations, de l’essentiel, de l’élégance, de la fragilité, de la sensibilité des âmes, il y a des élans du cœur.

« Je risque toujours le tout pour le tout. Je vais jusqu’au bout des choses. Je me donne sans compter. J’aime de tout mon cœur. C’est ainsi.» Romy Schneider

 « Sur le tournage du film Les choses de la vie, j’ai compris dès le début que j’avais eu la chance de rencontrer une femme et une artiste à un moment décisif. Car Romy rayonne de confiance en elle et, à la fois, elle est pétrie de doutes intérieurs. Elle possède une vivacité animale et une capacité d’expression qui va de l’agressivité masculine à la douceur la plus féminine. Elle a ce mystère » – Claude Sautet

 

Juillet 1986, je débarque à Sainte Lucie. Ile volcanique, située au sud de la Martinique et au nord de Saint-Vincent, Sainte-Lucie fait partie de ces iles que l’on appelle du joli nom d’iles au vent dans ce collier de perles que constitue les petites Antilles. C’est une ile montagneuse qui offre le charme d’une végétation sauvage, plusieurs jolies plages, quelques cours d’eau et un volcan majestueux formé par deux pitons dressés à la verticale au-dessus de la mer. Les routes sinueuses au dénivelé de montagnes russes vous dissuadent de parcourir l’ile à vélo. Au marché de Castries, la capitale, un feu d’artifice de couleurs et de saveurs explose comme dans un bouquet final sans fin pour le plaisir des sens.

Quinze minutes de vol pour rejoindre l’aéroport Martinique Aimé Césaire de Fort de France. Et nous voici avec mes compagnons, débarqués avec moi, à attendre dans la file du guichet d’Air France pour transformer notre billet confirmé en bonne et due forme en carte d’embarquement. Surprise, l’hôtesse nous informe qu’il n’y a pas de place pour nous sur ce vol et que nous ne pourrons pas quitter la Martinique avant deux jours.

Il y a des surprises plus désagréables. Dans le hall, j’aperçois une publicité pour l’hôtel méridien de Fort de France. Ni une, ni deux, j’appelle le capitaine d’armement à Courbevoie, lui fait part de la situation et lui propose que nous passions les deux jours à venir au méridien les Trois Ilets. Sitôt son accord obtenu, c’est en taxi que nous faisons le tour de la baie de Fort de France pour rejoindre notre résidence.

A l’extrémité de la pointe du bout, dominant la baie de Fort de France, l’hôtel dispose de : grande piscine, plage aménagée, deux courts de tennis éclairés, canoës, dériveurs, pétanque, ping-pong, tir à l’arc et à la carabine, volley-ball, planches à voiles. Initiation à la plongée en bouteille en piscine. Practice de golf. Equipement de plongée libre. Animation sportive collective quotidienne et soirées animées : soirées musicales, orchestre, défilés de mode. Pour quarante huit heures, cela devrait nous suffire et pourtant nous passerons peu de temps à ces loisirs car la vraie découverte, c’est le Rhum dont l’exploration va nous prendre quelque temps.

Le rhum, un élément essentiel de la vie, voire de la survie du marin. Pas de corsaire, de flibustier, de pirate, de Royal Navy sans provision de rhum. Le corps de l’amiral Nelson, tué à Trafalgar fut transporté à Londres, selon ses volontés, dans un tonneau de rhum. La garde d’honneur ne résista pas au plaisir de se servir. Il en demeure l’expression « se taper l’amiral » pour boire un coup discrètement. C’est une boisson à l’histoire fascinante où interviennent esclaves, colons, et pirates. Tout d’abord, le rhum est une eau-de-vie qui procure du plaisir aux papilles et donne chaud au cœur. C’est aussi un élixir qui délie les langues et sublime l’amitié. Il participe enfin à certains des cocktails les plus renommés : mojito, punch, daïquiri, cuba libre, pina colada. Je suis convaincu qu’un jour le corps médical finira par admettre tous les bienfaits de ce breuvage. Il n’est pas possible que le rhum soit seulement bon à boire : si on est bon, vraiment bon, on l’est pour tout.

Le rhum est une eau de feu, née de la distillation de la mélasse ou du jus fermenté de la canne à sucre. On retrouve des traces du procédé dans les civilisations les plus anciennes de la Chine antique à l’Égypte des pharaons, en passant par l’Inde. En Espagne, les méthodes de distillation du sucre de canne ont été introduites par les Arabes aux alentours du XIe siècle. Et c’est Christophe Colomb qui a introduit la canne à sucre aux Antilles. C’est en 1650, qu’une boisson baptisée kill-devil soit le tue-diable commence à être élaborée sur l’île de la Barbade.

A la Martinique, la production de rhum est ancestrale et remonte à 1651. A la fin du XIXe siècle, l’île abritait jusqu’à 300 distilleries. Mais, suite à la crise de 1880, seules quelques rares maisons ont pu survivre à la surproduction de sucre, les efforts se concentrant alors sur le rhum agricole de grande qualité, proposé dans une large gamme allant du rhum blanc aux breuvages les plus anciens. Alors nous allons écluser tous les bars, buvette, bistrots, troquets, tavernes, estaminets ou autres zincs des Trois Ilets, Anse Mitan, Anse à l’âne, Anse noire, Anse Dufour pour nous faire une idée. Passez moi la bouteille :

Riche en aromes épicés et de fruits secs, rondeur en bouche exceptionnellement longue, personnalité complexe, gout velouté et persistant, aromes subtils de fleurs fanés, équilibre inégalable en bouche, notes complexes d’herbes, de fleurs, de cannes à sucre et de zeste d’orange, notes riches de vanille et de bois, palette aromatique puissante et pure évoquant la banane mure, des notes épicés complexes qui rappellent les fruits exotiques et en bouche, des nuances élégantes avec une pointe de réglisse.

La vraie surprise interviendra au moment de quitter l’hôtel. Le siège social n’a pas confirmé la prise en charge du coût du séjour. C’est donc avec la contribution amicale du débit différé de ma carte American express que nous allons nous sortir de ce mauvais pas. La note n’est pas veloutée d’aromes subtils, elle est salée. Deux jours au méridien pour une petite dizaine de personnes, c’est bien au-dessus de mes moyens. Arrivée à Orly, taxi pour le 10 quai Paul Doumer et en quatrième vitesse s’il vous plait. Entretien express avec le service armement pour un virement en urgence sur mon compte afin d’éviter une conversation expéditive qui s’annoncerait riche en aromes épicés avec le service clientèle de ma carte de crédit.

 

La marée, la respiration de la mer. Sous l’influence du soleil et de la lune, mais comme toutes les choses sérieuses en ce monde, le féminin de la lune l’emporte largement sur le masculin du soleil.

« Le poète a toujours raison, Qui voit plus haut que l’horizon, Et le futur est son royaume. Face à notre génération, Je déclare avec Aragon, La femme est l’avenir de l’homme. » – Jean Ferrat

Sur la côte atlantique du Canada, au nord du golfe du Maine, c’est dans la baie de Fundy, un lieu d’émerveillement, que la respiration se fait la plus forte, quinze mètres en six heures. Deux fois par jour, c’est le spectacle de l’eau qui s’engouffre dans l’entonnoir de la baie avec ses courants, contres courants, remous, tourbillons, mascarets qui portent la voix de la lune. Au long de la côte, le temps du flux et du reflux, les vagues et l’estran se frôlent, s’effleurent, se câlinent, non sans malice. La baie de Fundy, c’est aussi la brume.

Ce vendredi soir, le minibus vient nous chercher à l’hôtel pour nous emmener à l’aéroport afin de prendre un premier vol pour Halifax puis un long courrier transatlantique jusqu’à Londres. Le chauffeur paraît tout guilleret. Sur le chemin, il lance à la cantonade : « tombe la brume, vous ne partirez pas ce soir ». Vu son air goguenard, je n’y crois pas une seconde. C’est une blague, nous ne sommes pas si loin de Montréal et de son festival Juste pour Rire. Les kilomètres défilant, la visibilité se réduit jusqu’à devenir nulle. C’est la brume, une véritable purée de pois. Comme une ouate impalpable mais tellement opaque qu’elle vous empêche de voir votre propre main quand vous étendez le bras. A l’aéroport, le rire prend une teinte jaune. Tombe la brume, l’avion d’ Air Canada ne se posera pas ce soir.

Retour à l’hôtel, le chauffeur est prié de ne pas parler aux passagers. Inutile de faire les chambres, nous reprenons les mêmes. Impossible de contacter notre agent, il est parti pour le weekend pécher le saumon sauvage dans les rivières environnantes. Samedi soir, minibus, chauffeur, aéroport, tombe la brume, l’avion d’ Air Canada ne se posera pas ce soir, retour à l’hôtel.

C’est ainsi que nous passerons deux jours, livrés à nous même à Saint John que l’office du tourisme, présente comme une ville portuaire animée et riche en histoire aux innombrables attraits :

« Les rues grouillantes et colorées du centre-ville n’attendent que vous. Faites une fascinante visite guidée à pied de la plus ancienne cité constituée au Canada. Faites vos emplettes dans les allées historiques du vieux marché de la ville. Imprégnez-vous du fier patrimoine loyaliste de la ville. Saint John vous réserve une foule de surprises! En outre, Saint John vous propose des restaurant exquis, des boutiques incomparables, un hébergement de qualité, des galeries d’art et plus encore. »

Ce n’est pas vraiment le souvenir que j’en garde. Il est possible que la brume ait endommagée la carte mémoire. Nous finirons par rejoindre l’aéroport d’Halifax où les heures paraitront bien longues dans l’attente d’une correspondance, puis London Heathrow.

Je suis sur un canapé du hall d’embarquement. Doucement, tout doucement, j’émerge de la brume. Face à moi, un homme d’affaires au costume très britannique déplie le journal Libération du lundi 22 juin 1981. En surimpression sur une photo de la sculpture du départ des volontaires de 1792 dit la marseillaise de François Rude qui prône en belle place sur l’Arc de Triomphe s’étale sur toute la largeur de la une : Le jour de gauche est arrivé.

 

Au cours des traversées multiples du golfe persique, je vais connaître Ras al-Khaimah, Sharjah, Dubaï, Khor Fakkan et Abu Dhabi au sein des Emirats Arabes Unis fédérés par sept seigneurs bédouins, mais aussi le sultanat d’Oman, Doha au Qatar, Bahreïn, Koweït, Kharg Island en Iran, à l’époque le plus grand terminal pétrolier au monde avec des kilomètres de quais constitués de traverses de bois. En ces lieux, sont nés des philosophes, des marins tel Sindbad, des chercheurs d’absolu.

En ce temps là, l’or noir n’a pas encore transformé les pays du golfe en extravagance financière, luxueuse et balnéaire. C’est encore le temps des seigneurs du désert, des boutres anciens et des pécheurs de perles, du marché aux chameaux, de la terre oubliée d’Allah, des vieilles traditions de piraterie, du marché de l’or dans les souks, de la foule colorée des bédouins.

Les sillons et les rides du sable des déserts arabiques et persiques façonnent le temps de la vie. Mais les compagnons de Laurence d’Arabie vont bientôt s’évaporer dans les oueds asséchés, laissant place à des projet plus fous les uns que les autres sous des allures de tour de Babel. L’or noir a tout changé de la vie des bédouins. De la tente au building à air conditionné, de la lampe à huile à l’halogène, du narghilé à la ligne de cocaïne, du commerce des oasis au duty free.

Je préfère garder les émotions du désert. La lumière de l’aube qui vous réchauffe après une nuit froide. La magie du grand silence qui vous entoure. Le ciel à la pureté cristalline, sans égale, qui dévoile un tapis magique d’étoiles à l’infini. Les mirages, celui d’une femme voyageant en caravane, surprise en train de se baigner au milieu du désert, qui d’un bras, pare de mousseline sa nudité, ou l’épouse de quelque vieux poète arabe dont les épaules de blanche colombe valurent à la belle de léguer son nom à une oasis. Les faucons bien alignés jusqu’à ce qu’ils soient relâchés au crépuscule et s’élancent en arc de cercle vers les dernières couleurs du désert.

Laisser ma rêverie se perdre dans les méandres imaginaires des contes des Mille et une nuit, à l’écoute de la légende des vents du désert. Le Ghibli, sec et chaud, il roule, gronde et engendre la nervosité. Le Haboub, tempête de sable qui dresse une muraille jaune vif de mille mètres de haut. Le Khamsin, un vent de sable brulant qui souffle cinquante jours. Le Nafhat, une rafale originaire d’Arabie. L’Harmattan, épais de poussière rouge comme le feu, il souffle à travers le Sahara, certains disent qu’il enflamme des pluies de sang jusqu’au Portugal et en Espagne et des brumes de sable rouge en Cornouailles. Les vents empoisonnés comme le Simoun ou le Solano qui arrachent au passage des pétales de fleurs venimeuses rares, provoquant ainsi des étourdissements. Hérodote d’ Halicarnasse mentionne la fin de nombreuses armées englouties par le Simoun.

« A ce point enragés par ce vent de malheur, ils lui déclarèrent la guerre et s’en furent l’affronter en ordre de bataille, mais ils se retrouvèrent vite et bien ensevelis »

 

Singapour, la cité du Lion, une ville état, située au Sud de la péninsule Malaise avec laquelle elle est reliée par un pont long de douze cents mètres qui surplombe le détroit de Johor. Il ne reste que quelques jardins, en témoignage d’une forêt équatoriale, dont la végétation a quasi disparu, laissant place à la frénésie du commerce et du business de la diaspora chinoise. Premier port mondial, carrefour maritime, Singapour est une place de choix pour les chantiers de réparation navale. Je vais passer plusieurs semaines dans la grande cale sèche du Keppel Shipyard destinée à accueillir des supertankers.

C’est le temps de la grande révision pour notre navire, le Chinon. Le pont, long, mais long, si long,  la salle des machines et ses étages sans fin, les citernes aux volumes hall de gares ne sont alors qu’un immense chantier, livré à une ramée de travailleurs. Jusqu’à ne plus croire que c’est encore un navire et qu’il pourra reprendre la mer.

Plusieurs centaines d’hommes, ouvriers, gens de l’équipage, mécaniciens, officiers, manœuvres, nettoyeurs, se croisent, se coudoient, se recroisent, les uns sur le pont, les autres dans la machine, ceux ci courant les superstructures, ceux là éparpillés à travers les citernes, tous dans un pèle mêle qui échappe à la description.

Ici des grues volantes enlèvent d’énormes tôles. Là, de lourds madriers sont hissés à l’aide de treuils à vapeur. Au dessus de la chambre des machines se balance l’arbre d’hélice, véritable tronc de métal. A l’avant les maillons de la chaines sont affalés en gémissant le long de la coque. A l’arrière se dresse un échafaudage qui emprisonne l’hélice et le gouvernail. Les ponts sont encombrés de matériel hétéroclite : manches d’évacuation des ventilateurs, boyaux d’air comprimé, câbles électriques, tuyaux d’eau, caisses à outils. Encombrés aussi par des hommes occupés à piquer la rouille, à meuler, à souder, à peindre.

A la machine, tout sera démonté pièce par pièce pour visiter, inspecter, contrôler l’état des chaudières, pompes, turbines, alternateurs, bouilleurs, réducteurs, moteurs et autres auxiliaires, ainsi que les tuyauteries des différents circuits: eau de mer, eau douce, huile, combustible, air. On y distingue les ouvriers tels des fourmis en bleu de travail, accompagnés par les éclats fugitif des soudures à l’arc ou des guirlandes de feu s’échappant de tôles que l’on découpe au chalumeau.

La Chaleur est humide, l’air est saturé de vapeurs d’huile, de graisse, de sueurs et d’eau. Il pleut beaucoup à Singapour, tous les jours et quelquefois plusieurs heures si ce n’est la journée. On démonte, on déboulonne, on dévisse, on mesure, on ajuste, on change, on déforme, on déplace, on écarte, on martèle, on scie, on lime, on perce, on soude, on inverse, on modifie, on permute, on réforme, on remanie, on remplace, on renouvelle, on replace, puis enfin, on remonte.

On parle beaucoup aussi. Des palabres en anglais, quelques mots de français de mandarin, de malais ou du tamoul mais au final, que cela soient pour les Français ou les Singapouriens, tous ces bavardages, conciliabules, discutaillerie, jacasseries, papotages, charabia, paraissent bien chinois.

Dans la cale sèche, trois lignes de tins, des pièces de bois de deux mètres cinquante, soutiennent la coque. La carène se refait une beauté. Cela commence par un bon soin nettoyant voir un gommage pour purifier la surface des tôles de leurs cellules mortes, coquillages, algues, et exfolier le sébum des pores de l’épiderme.  Que ce soit pour un maquillage naturel ou sophistiqué, la base de teint est l’étape incontournable qui permettra d’unifier le teint et de fixer la peinture de manière durable. Puis, la pose du fond de teint, son effet tenseur et lissant pour donner un effet lumineux à la première couche de peinture. Une fois base et fond de teint posés en deux couches de peinture et toutes les petites imperfections des tôles corrigées, il ne reste plus qu’à poser la touche finale. Un peu de poudre pour un fini velouté. Le tour est joué.

La carène est prête à rouler ses formes éclatantes de rouge dans la grande houle du large, jouer de son regard d’écume pailletée pour séduire Nérée, Achéloos, Achéron, Triton, Protée, Rhodos et pourquoi pas Poséidon en personne.

En ville, la nuit, j’accorde mes faveurs au vieux quartier chinois et à Orchad Road. Le cliquetis de talons des hôtesses de la Singapore Airlines résonne harmonieusement sur la grande avenue bordée de grands magasins et d’hôtels luxueux. C’est une douce mélodie dédiée à l’éveil des sens. Elles défilent, superbes, comme des mannequins dans leur sarong kebaya, cet ensemble devenu l’icône de la compagnie, dessiné en son temps par Pierre Balmain.

Représentantes magnifiées de la Singapore Girl, ces eurasiennes à l’énigmatique sourire promènent leur délicieux minois et jettent avec désinvolture des regards de braise sur les passants. Un éclair, un éblouissement, les paupières à demi closes, le regard dans les étoiles, je m’abandonne à une joie rêveuse et infinie, la tête pleine de fantasmes.

Aux abords du vieux quartier chinois, c’est le parfum des cuisines de rue qui me réveille. Les crevettes sont décortiquées, incisées dans le dos. Déshabillées, elles se baignent nonchalamment dans une marinade où le vin de riz, le gingembre, l’huile de sésame, la maïzena dansent le tango des aromes avec foucades et passions jusqu’à l’épuisement. Puis, c’est une salsa à feu très vif où les crevettes se rosissent dans le night club du wok. La fête bat son plein lorsque les oignons verts, le gingembre haché, l’ail, le ketchup, le vin de riz, le sucre, la sauce soja, le sel et l’huile de sésame envahissent le dance floor. La soirée se termine sur un slow de saveurs qui exhalent une sensualité lascive.

C’est une grande farandole, celle du temps de vivre, du temps d’aimer, un fabuleux carnaval de sentiments, un manège vertigineux, une sarabande des sens, des saveurs, des parfums, des effleurements, une fête foraine dédiée aux cœurs tendres et sensibles.

 

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Un commentaire

  1. Le sport, le temps que l’on s’accorde, les voyages et la façon dont on prend soin de soi sont la clé du de l’épanouissement.

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