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D’une Vague à l’Autre – Ploubazlanec Septembre 1972

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Gare Paris Montparnasse, voie 7, 22h30, train de nuit à destination de Brest via Versailles, Rambouillet, Chartres, Le Mans, Laval, Rennes, Saint Brieuc, Guingamp. Je quitte ma famille, mon enfance, ma jeunesse.

La jeunesse, c’était le square Séverine et son toboggan à deux étages, le square Ménilmontant et ses parties de billes endiablées qui donnaient vie au tour de France, le parc des Buttes Chaumont et sa piste de patins à roulettes, le maillot rouge et vert flanqué du numéro sept du C.A. Montreuil, les recettes de cuisine de maman, les chamailleries avec ma petite sœur, la devise du maréchal Lyautey.

Toute la famille au complet sur le quai, papa, maman, petite sœur et moi. L’ambiance est morose comme celle d’un soir de crachin breton, les cœurs sont lourds et emprisonnent les mots. La vie me confrontera à de nombreux départs. Que cela soit sur des pas de porte, des parkings, des quais de gare, des aérogares, des enceintes portuaires, je ne m’y ferai jamais. J’ai tellement aimé partir tout en détestant la rupture. Le déchirement affectif comme un rite initiatique à la découverte de soi-même, d’un autre ailleurs, comme un passage pour tenter de devenir adulte sans avoir vécu l’adolescence, comme une tentative pour comprendre ou plutôt accepter qu’à partir de notre naissance, la vie n’est plus qu’une question de temps.

Plus tard, ma petite sœur me contera son retour avec papa. Une nuit d’automne maussade, de la buée sur le pare brise, des esquisses de larmes sur le rivage de quatre yeux, la Simca 1500 bleu marine louvoie comme une âme en peine dans les rues de l’est parisien et les écueils sentimentaux. A bord du train, maman m’accompagne et nous disposons de deux couchettes de seconde classe. Le train de nuit pratique l’école buissonnière, il roule doucement et s’arrête souvent, y compris en pleine campagne comme si le conducteur avait besoin de faire un petit somme.

Guingamp au tout petit matin, il a cessé de pleuvoir. C’est sur un banc aux couleurs de la société nationale des chemins de fer que nous attendons la correspondance dans un silence propice à la mélancolie. J’ai toujours préféré l’aube au crépuscule, le levant au couchant. Lorsque le soleil se courbe à l’horizon, il peut y avoir de la flamboyance. Parfois, la nature offre l’émotion du rayon vert à ceux qui savent regarder. Pourtant ma prédilection va pour l’éveil du soleil à la réputation moindre. J’aime sa timidité, son approche sereine et apaisante, sa détermination à inventer la promesse sans cesse renouvelée des éphémères à venir. Sa générosité à offrir toute l’étendue des possibles.

Ce matin là, c’est le vapeur du Trieux qui relie Guingamp à Paimpol. La voie ferrée Guingamp Paimpol longe les berges de la rivière du Trieux à partir de Pontrieux. Déclarée d’utilité publique en 1881, sa construction s’acheva en 1894. Construite en voie métrique, elle fut convertie ultérieurement en voie normale pour simplifier la liaison avec le réseau national au niveau de Guingamp. A flanc de coteaux le long du Trieux et traversant le Leff, la voie comporte de nombreux ouvrages d’art construits en grès, la pierre locale. Les passagers sont peu nombreux mais les choux, fleur de Bretagne sont bien présents. Le contrôleur assure également, à la volée, la distribution du courrier et des colis.

Le jour s’est levé, nous sommes à la gare. Paimpol, Penn Poull, en breton, signifiant tête de l’étang était autrefois une presqu’île. Elle s’est réfugiée au cours des ans dans le fond de sa baie, bien à l’abri des colères de la mer. A marée basse, les eaux se retirent bien loin au point d’isoler complètement le port. Depuis « Pécheurs d’Islande » de Pierre Loti, et le 19ème siècle où la cité portuaire grouillait d’une population affairée à sa renommée : la Grande Pêche, la ville a bien changé. La première goélette inaugurant la grande épopée de pèche en Islande sortira du port en 1852. A la fin du dix-neuvième siècle, une flotte de quatre vingt goélettes à hunier étaient inscrites au rôle. Ces goélettes de prés de trente mètres embarquaient un équipage d’une vingtaine d’hommes et cinglaient vers l’hiver du Grand Nord à partir de février pour ne revenir au port qu’à l’automne. Jamais ces marins ne connaissaient alors la douceur d’un été. La pêche, fut à l’origine de l’érection d’un bourg où s’installèrent artisans et commerçants, il y a plus de cinq cents ans. Quelques belles demeures du seizième siècle plantées au centre-ville. L’ancien magasin d’articles de pêche des « Islandais » construit au quinzième siècle, à pans de bois et colonnes sculptées, abrite désormais une quincaillerie.

Dans les ruelles étroites de la vieille ville, vous entendrez sans doute résonner le chant de quelque marin en goguette cherchant à rallier le bord.

C’est en empruntant le sentier qui borde la côte en direction de Ploubazlanec ou la départementale qui le surplombe, sur une butte de terrain que se dresse le château de Kersa d’où vous aurez la meilleure vision de la cité, blottie au fond de sa rade. C’est ici à deux kilomètres de Paimpol, sur la route de L’Arcouest et de Bréhat, autour du château de Kersa, construit de granit et de briques rouges à l’emplacement d’un ancien manoir, au cœur d’une région chargée d’histoire maritime que je vais passer mes trois prochaines années scolaires à écouter le vent. Il est porteur du claquement des voiles qui, au loin, semble annoncer le retour de quelque goélette ou plus vraisemblablement du cliquetis du moteur diesel d’un navire marchand qui finira bien par me permettre de faire partie de ceux qui vont sur la mer.

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