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D’une Vague à l’Autre – Paris Juin 1972

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Le temps de la grande enfance s’est enfui pour laisser place à celui de l’adolescence. Le rêve lui, se dessine sur les cartes marines du service hydrographique et océanique. La ligne 3 du métro ne figure pas sur les cartes marines et en plus elle ne dessert plus la porte des Lilas alors le poinçonneur se désespère à tel point qu’il va disparaître progressivement. Il aurait sans doute préféré les embruns aux vagues à l’âme, mais pas de rose des vents dans les stations de métro si ce n’est celle de l’imaginaire :

Le nordet St Martin qui entre dans Paris par la porte du même nom, rejoint la Seine au Châtelet et s’enfuit depuis le quai Branly jusqu’à Boulogne Billancourt, sans jeter le moindre regard aux amours qui coulent sous le pont Mirabeau. Le noroit de Seine qui souffle de la porte Champerret et remonte la Seine depuis l’ile saint Louis jusqu’à la porte de Bercy. Imperméables, bottes, parapluies et moufles bien chaudes seront indispensables aux parisiens lors de ces périodes de colère. Le zef de Neuilly, il n’emprunte que les belles avenues parisiennes depuis la Défense jusqu’au bois de Vincennes, avenue de Neuilly, avenue de la grande armée, Champs Élysées, rue de Rivoli, avenue Daumesnil. Il prend soin de ne pas décoiffer les élégantes. Le suroit du bois, vent dominant responsable pour partie de la grande tempête de 1999. Il aurait fait vibrer plus d’une fois le dernier étage de la tour Eiffel.

Pour l’adolescent à la recherche de ses premiers émois, ces vents n’ont pas l’exotisme du simoun, du ghibli, du sirocco, et de l’harmattan qui voilent et dévoilent les danseuses orientales, ces perles du désert. Pourtant, c’est le souffle du large, du grand large, d’Okéanos, l’Océan qui me grise.

Maman et les frères des écoles chrétiennes ont bien identifié une école qui prépare à l’école de la marine marchande mais il s’agit d’intégrer une seconde C sur dossier et les appréciations sont, disons peu attractives : « Doit pouvoir faire mieux, distrait pourrait faire beaucoup mieux, peu de travail, Gerald fait-il à la maison le travail demandé et peut-il s’abstenir de bavarder en classe ? bien mais ne participe pas au cours, nul». Ce n’est pas faute d’avoir été mis en garde. Depuis le tout début de ma scolarité, Papa a posé sur mon bureau la devise du Maréchal Lyautey: «Quand on ne fait pas tout pour être le premier, pour le devenir ou le rester, on ne demeure pas le deuxième, on tombe fatalement le dernier.»

Certes, le bilan n’est pas reluisant. Je dois dire qu’après un brillant passage lors du primaire, le collège vit apparaître dilettantisme, indiscipline pour ne pas dire esprit rebelle et les notes n’ont fait qu’aller de charybde en scylla et les appréciations de moins en moins flatteuses. Alors dans le triptyque : talent, travail, chance, à cet instant seule la chance semble être à même de sauver le rêve. La chance ou un éclat de confiance comme la vie sait en offrir.

L’éclat de confiance, c’est celui du frère Jean-Claude qui enseigne les mathématiques. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Mystère et pourtant ma vie aurait été tout autre sans cet humaniste, sans sa confiance, son inspiration, son espérance, son regard bienveillant sur le rêve d’un petit garçon. « Puisque ce sont des enfants, parle leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de chose semblables » Au hasard de la vie – Rudyard Kipling

Le frère Jean-Claude s’inscrit dans la lignée de Boccace, Leonard de Vinci,  Montaigne, Spinoza, Montesquieu, Emile Zola, Antoine de Saint Exupéry, ces hommes à la recherche du savoir qui affirment leur foi dans l’être humain, au centre de leurs préoccupations et dont ils recherchent l’épanouissement. Le frère a pour objectif l’épanouissement d’un adolescent à qui il accorde sa confiance, espérant dans sa capacité à évoluer de manière positive. Les plus belles idées se doivent d’être pragmatiques. Dans le cas présent, c’est le recours à ce que la loi qualifie de faux et usage de faux et sanctionne de cinq ans d’emprisonnement et 75 000€ d’amende. Mais un bon avocat plaiderait que l’usage de faux ne peut être caractérisé que lorsqu’il est de nature à causer un préjudice. Monsieur le président, monsieur l’avocat général, mesdames et messieurs les jurés, permettez moi de vous demander: où se trouve le préjudice dans cette affaire ?

En un tour de main, le dossier scolaire retrouve les notes et appréciations plus en accord avec la fascination des coureurs d’océans. Un bon dossier, c’est l’assurance d’obtenir une admission en seconde C à l’école de Kersa à Ploubazlanec prés de Paimpol dans ce qui s’appelle encore les Côtes du Nord avant devenir plus tard les Côtes d’Armor. C’est un pas de plus sur l’échelle de coupée qui me permettra de prendre la mer, autrement dit de changer de monde, changer d’espace, changer d’âme, là où les étoiles tournoient sous des cieux inconnus.

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