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D’une Vague à l’Autre – Histoires de quart

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Le 03 avril 1980, je deviens lieutenant sur le Chinon à Fos sur mer, une première. C’est une satisfaction avec la pleine conscience de ce que cela représente. J’ai vingt deux ans. Huit heures par jour, je suis l’unique responsable d’un navire citerne qui emporte  deux millions de barils de pétrole brut, trente hommes d’équipage. C’est grisant avec l’intime conviction qu’à partir de ce jour, le bien n’est plus suffisant. Je vais naviguer dans les plus beaux couloirs océaniques, le Pas de Calais, le détroit de Gibraltar, le canal de Suez, le golfe d’Aden, le détroit d’Ormuz, le détroit de Malacca, le canal du Mozambique, le courant des Aiguilles au large de l’Afrique du sud, le Skagerrak et le Kattegat entre le Danemark, la Norvège et la Suède, l’arc Antillais, la baie de Fundy.

Le  canal de Suez, le plus long du monde sans écluse. Les premières tentatives pour relier la méditerranée à la mer rouge commencent deux mille ans avant Jésus Christ. Il faudra attendre Ferdinand de Lesseps qui en obtient la concession pour voir le canal sur son tracé actuel, inauguré en 1869. Ce n’est pas seulement un rêve de pharaons qui, se réalise, c’est aussi un imaginaire qui s’éveille. Aujourd’hui, on ne cesse de l’élargir, de l’agrandir, de l’approfondir, luttant contre le sable du désert qui se plait à s’écouler et glisser subrepticement des bords pour rejoindre le fond du canal.

Étonnamment, le progrès technique n’a pas tué le rêve. Atteindre Suez, le premier port à la sortie du canal est un ravissement comme devait le ressentir Laurence d’Arabie ou Henri de Monfreid dans leurs quêtes d’aventures sur les bords de la mer rouge. Comme le franchissement de la ligne de l’équateur, la première traversée du canal est un rite initiatique. Le canal, c’est une tranche d’eau entre deux terres, mais ici ce ne sont que des dunes de sable à perte de vue. La mer a cependant imprégné l’isthme par les marais salants de Port-Saïd, les lacs Amers, le petit et le grand, les lacs de Manzala et de Timsah. Le spectacle est impressionnant, surréaliste. Des mats, des passerelles, des structures par dessus les remblais de sable en plein désert où quelques dromadaires flânent au long des rives. Au fil des heures, la température change, devient étouffante. Le canal constitue à chaque passage l’une des apogées de la traversée.

Le détroit de Malacca, ma préférence. Il relie la mer d’Andaman de l’océan indien à la mer de chine du pacifique sud. Depuis les temps anciens, il se drape d’une importance économique et stratégique. Les Indiens, les Arabes, les Portugais, les Hollandais, les Anglais ont, à tour de rôle, affirmé leur autorité qui est assuré aujourd’hui par la Malaisie et l’Indonésie. Malacca, c’est la porte de l’Asie. Le premier choc, en venant du large, c’est l’odeur du continent qui vient doucement, malicieusement, mais surement dévoiler ses parfums. Le parfum du détroit, c’est celui de l’ylang ylang, de la vanille, des épices, des fruits tropicaux. Je vous assure, naviguer vous fait découvrir le parfum des continents comme celui de femmes aux effluves vaporeuses.

Au pied du phare qui domine l’ilot de Takong Kecil, non loin de la sortie du Phillip Channel se déploient des arbres au tronc droit, à l’ample ramure, au feuillage lustré, dont plusieurs semblent pousser directement dans la mer et ne pas s’en trouver plus mal. C’est peu de temps après avoir débordé cet ilot que l’on atteint le passage le plus resserré du détroit, entre l’ile de Pulau Sakijang Bendera dans les eaux de Singapour et celle, indonésienne de Batu Berhanti. Le plus souvent, de gros nuages noirs s’empilent au dessus du détroit, prompts à changer de forme et dont la nervosité se manifeste par des éclairs fulgurants.

Dans ce passage, des courants et des récifs submergés font bouillonner et blanchir la mer, auparavant lisse et vert bouteille. Les deux rails de séparation du trafic, tel le dragon chinois, crachent dans les deux sens un flux incessant de navires. Il faut également compter avec les petites embarcations traversières et les innombrables navires au mouillage. Les instructions nautiques de l’amirauté britannique mentionne dans la section consacrée au détroit de Malacca et Singapour, le Phillip Channel comme le théâtre d’attaques occasionnelles de navires, soulignant qu’elles relèvent plutôt du vol à main armée que de la piraterie, à proprement parler.

Je me dois de mentionner un peu plus au nord, le passage particulièrement critique du banc de Une Brasse où la largeur du chenal se réduit considérablement. A bord d’un superpétrolier de trois cent soixante dix mètres, peu manœuvrant, une navigation de haute voltige aux travers d’épaves non signalés sur les cartes, de certains bancs de sable non balisés. Un décor grandiose et fascinant pour exercer l’art de naviguer.

« Plus jeune, Je rêvais d’avoir un bon Capitaine et d’en être un à mon tour, un jour. Un bon Capitaine, c’est quelqu’un qui sait ce qu’il fait, qui ne perd jamais la tête. Qui, s’il monte sur le pont pendant ton quart et voit un bateau qui arrive par le travers pour couper la route ne dit pas : La barre à droite toute, sinon nous allons l’aborder mais, se tait et regarde en attendant que tu fasses la manœuvre correcte. » Bjorn Larsson

Le Skagerrak, située à l’extrémité septentrional de la mer du nord entre le Danemark et la Norvège, il ouvre la route sur Göteborg. J’y ai connu ma plus belle tempête sur un petit pétrolier caboteur transportant du gazole. Les colères de la mer, que l’échelle beaufort désigne sous les termes de coup de vent, tempête, ouragan, typhon, cyclone vous projettent en dramaturgie.

Spectacle grandiose, à couper le souffle, où se mêlent inextricablement la passion et la peur. Une violence sans égal qu’il faut savoir admirer avec humilité d’autant lorsque le navire se prend à lui tenir tête en vibrant, grinçant, gémissant de toutes ses membrures, se cabrant sur les rouleaux de vagues déferlantes avant de plonger en leur cœur. Les hurlements du vent dans le gréement, et celui assourdissant des paquets de mer qui viennent s’écraser sur le pont. Il est l’heure de réduire sa vitesse, de résister, afin de poursuivre sa route. S’il fait nuit, celle ci comme un gout d’apocalypse paraît interminable.

Le Skagerrak nous offre alors un ciel noir criblé d’éclairs, des nuages bas chargés d’une pluie battante, une mer d’un vert sombre, strié de crêtes blanches roulant sur elles-mêmes et se reformant sans cesse.

Second mécanicien durant cette traversée, je dus prendre manuellement la commande du moteur à culasse mobile afin d’ajuster en permanence sa vitesse au gré des sorties de l’hélice de l’eau pour éviter toute survitesse. Après quelques heures, je finirai par regagner ma cabine. Le temps d’un roulis plus marqué, une vague ou deux avait pris le temps de squatter celle-ci du sol au plafond. La cabine fut totalement envahie, le globe vissé au plafond, faisant office de luminaire en gardait le témoignage, rempli à moitié d’eau de mer comme un aquarium où ne manquait plus qu’un petit éperlan. Le moindre recoin de la cabine, jusqu’au fond du plus petit tiroir suintait d’humidité saline. Nous finirons par arriver à Göteborg à la grande surprise des autorités portuaires qui n’ont pas vu de bateaux accoster depuis plusieurs jours.

Nous devrions tous subir, un jour, une tempête comme un apprentissage à la simplicité, la raison, l’esprit d’équipe et surtout la pleine mesure de la vie.

  • Homme libre, toujours tu chériras la mer
  • La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
  • Dans le déroulement infini de sa lame
  • Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer
  •  Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets
  • Homme, nul n’a sondé le fond de tes abimes
  • O mer, nul ne connaît tes richesses intimes
  • Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets

 Charles Baudelaire

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