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D’une Vague à l’Autre – Cherbourg, Brest, Toulon, 1979

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En ce début d’année, je suis incorporé au Centre d’Instructions Navales de Brest. Un mois de classe pour devenir aspirant. L’enjeu n’est pas avec l’obtention de l’examen mais le rang obtenu à ce dernier. En effet, le choix des affectations se fait suivant l’ordre du classement et je souhaite absolument pouvoir choisir un petit bateau qui m’offrira un vrai rôle et ne pas me retrouver à tailler les crayons sur un porte-avions.

Mission accomplie, il s’agit du Garigliano, un chasseur de mines qui est actuellement à Cherbourg, en pleine refonte, pour se doter des dernières technologies de la chasse aux mines. Cinquante personnes à bord dont l’équipe des plongeurs démineurs, quatre officiers. Je suis officier de manœuvre et navigation en charge des sports et distractions, de la coopérative et du secrétariat.  Les pérégrinations d’un petit marin de la marchande au sein de l’armée peuvent commencer.

Cherbourg, les premières semaines s’écoulent à quai, le temps de la finition des derniers travaux avant de pouvoir prendre la mer et suivre tous les essais de certification qui délivreront le sésame pour le passage de notre navire au service actif. Mettons tout de suite les choses au point, je dis à tout ceux qui colportent la déplorable réputation de Brest et de ses jours de pluie, qu’ils viennent à Cherbourg.  Sur cette pointe du Cotentin, de grain en grain, la pluie est traversière, bottes et cirés n’y font rien. Les gouttelettes sont tellement fines qu’elles possèdent la capacité à s’immiscer dans la moindre ouverture pour venir lécher toute parcelle de peau. Si, elle n’est point vampire, la pluie est pour le moins taquine à Cherbourg.

Soir d’exercice, les nageurs de combat doivent simuler une attaque du port de Cherbourg. Profitant de l’absence du matelot de garde, parti réveiller son collègue pour le changement de quart, les nageurs de combat s’emparent sans difficulté du canot pneumatique amarré sur notre arrière. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ne doit pas être la devise des nageurs de combat qui de plus parsèment leur rapport d’un trait d’arrogance et de mépris à notre égard.

Les plongeurs démineurs qui n’aiment pas les nageurs de combat, possèdent un esprit frondeur qui ne m’a pas laissé insensible et nous avons lié rapidement amitié. Nous décidons d’un commun accord, quatre plongeurs démineurs et votre aspirant de ne pas laisser l’affaire en l’état. C’est ainsi qu’une nuit, notre petit commando, lors d’un nouvel exercice rejoignit le port de plaisance, point de départ des nageurs de combat. Dans une première phase, nous forçons la serrure de leur camionnette et la ramenons dans l’enceinte de l’arsenal. Puis au retour des deux nageurs de combat censés récupérer leur véhicule, ni une, ni deux, nous leur sautons dessus, confisquons leur armes et les abandonnons comme des ronds de flans qu’ils sont, tout nageurs de combat soient-ils. La mission est un succès total. Nous rentrons à bord, le cœur léger, l’esprit guilleret et l’air goguenard. L’honneur du Garigliano est sauf.

Lendemain matin, la nuit a été courte mais branle-bas de combat, décidément le nageur de combat n’est pas joueur, alors rapport au commandant de cette unité d’élite et c’est l’engrenage hiérarchique jusqu’au préfet maritime, vice amiral d’escadre s’il vous plait, en charge de la direction des services de l’arsenal et de la sûreté des ports, de la protection des côtes, de l’inspection de la rade, et des bâtiments qui y sont mouillés, rien que cela. L’affaire prend mauvaise tournure, l’institution militaire n’est pas sujette à la plaisanterie. Au sein de notre commando d’un soir, bien que simple appelé du contingent, je possède le grade le plus élevé. Les plongeurs démineurs, qui sont des sous-officiers, conscients de ma position précaire,  décident de ne pas me mêler aux suites de la mission et de se rendre au rapport de notre commandant puis de la préfecture maritime en omettant de mentionner ma participation. Notre commandant esquissera un sourire à l’écoute des explications, le préfet maritime se contentera pour la bonne forme d’un blâme sans conséquence. En toute justice, la sanction la plus sévère restera aux nageurs de combat en leur orgueil bafoué.

Juillet 1979, les essais accomplis, les entrainements réalisés, le chasseur de mines Garigliano est apte au service actif. Il est affecté à la flottille des chasseurs de la base de Toulon. Avant de quitter la pluie fine pour le soleil des bords de méditerranée, reste à recevoir cérémonieusement l’amiral en charge de la mise au service actif des navires de la flotte française. Cet amiral possède un visage de général connu de tous les français et bien au delà sur tous les continents, d’Alger à Montréal, de Londres à Berlin, du Vatican au Cambodge, de Santiago du Chili à Addis Abeba. Cet amiral, c’est Philippe de Gaulle et il ressemble à s’y méprendre, comme deux gouttes d’eau, à son père, la taille, les traits du visage, la tonalité de la voix, la prestance.

C’est une courte célébration qui se déroule en fin de matinée. Passage en revue de l’équipage aligné sur le pont arrière, costume tiré à quatre épingles, chaussures lustrées comme des miroirs, gants blancs, sabre au clair. A l’issue, déjeuner des officiers du bord avec l’amiral au sein du petit carré du Garigliano. Pendants deux heures, je parle, un peu, passionné de révolution française et des guerres napoléoniennes, je trouve un maitre en la matière alors j’écoute, beaucoup. Un repas sans formalisme, sans pesanteur, une leçon d’histoire comme rarement un professeur aura su m’en dispenser, une leçon sur l’intelligence des intelligences. En fin de repas, Philippe de Gaulle essaiera de me convaincre qu’une brillante carrière pourrait s’offrir à moi au sein de la marine nationale. Sans succès, sans doute mon esprit mutin, je n’ai pas l’âme militaire.

Toulon, sa petite rade, sa grande rade encerclée des presqu’iles de Giens et de Saint Mandrier sous un été qui ne veut pas s’évanouir, nous y voici après une virée jusqu’à Madère pour récompenser l’équipage des mois de préparations et d’entrainements. J’en profiterai pour apprendre à ceux de la royale ce qu’est un beau point d’étoiles sur les navires marchands. Je retrouve un collègue des classes du mois de janvier à Brest et des nocturnes pluvieuses de Cherbourg qui se trouve sur le Cantho, un sister-ship du Garigliano. Son chasseur de mines nous a devancé à Toulon, de quelques semaines.

Nous sommes tous les deux des adeptes de planche à voile, encore peu pratiquée en France à cette époque. La mienne, une velasurf, est rangée au sein de la salle des machines. 17h00, la journée de travail est finie. Le soleil lance ses derniers rayons sur la grande rade. Un de nous sur le bateau pneumatique semi rigide et son moteur hors bord aux chevaux frémissants, l’autre sur la planche à voile frétillante. Nous voilà, à tour de rôle, à tirer des bords dans la grande rade, à converser avec les risées, à jouer avec les vagues, à tutoyer les embruns, le vertige de la vitesse et des caresses de la mer. C’est une belle fin d’après midi, de belles retrouvailles d’amitié, la passion en partage, un air de liberté.

20h30, à peine rentré à bord, le téléscripteur qui réceptionne les messages lorsque nous sommes à quai se met à chanter. Chaque message reçu, placé sur une planchette de bois, doit être soumis à la signature du Commandant. En son absence, l’officier de permanence en prend connaissance afin d’en rendre compte au Pacha lors de son retour. Les trois officiers résidants à Toulon, j’assure donc la permanence chaque soir. Trêve de procédures réglementaires, venons en au fait, qu’est ce qu’il avait à chanter ce fameux téléscripteur. Pour faire court : « Nous vous rappelons que la rade de Toulon est une zone militaire, qu’il est formellement interdit d’y pratiquer des activités nautiques telle que la planche à voile »

En clair, les deux olibrius sont appelés à se tenir à carreau et qu’on ne les y reprenne pas. Mille millions de sabords, pour la planche à voile au soleil couchant sur la plus belle rade du vieux continent, c’est la dernière séance. Petite inquiétude en vue de la signature du message le lendemain, grosse jubilation, encore aujourd’hui, à l’idée que je fais partie des deux personnes ayant fait de la planche à voile dans la rade de Toulon. Cela vous classe un mutin.

Le 01 janvier 1980, je suis promu Enseigne de vaisseau de 2° Classe, rayé des cadres actifs le 01 février, puis à nouveau promu Enseigne de vaisseau de 1° Classe dans la réserve en 1982. Fin de l’entracte militaire.

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