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D’une Vague à l’Autre – Paris 1964

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Ce matin là, en bordure du XX° arrondissement de Paris qui a su garder intact l’esprit villageois dans ses quartiers que sont Belleville, Charonne, et le Ménilmontant,  au 3 rue des prairies, école saint Germain de Charonne, classe de 11°, au premier étage d’un petit bâtiment annexe, Monsieur l’inspecteur départemental de l’éducation nationale vient contrôler l’institutrice. L’école Saint-Germain de Charonne a été fondée en 1866 à la demande du curé de la paroisse de Charonne. Celui-ci demandait depuis plusieurs années aux Frères des Écoles Chrétiennes de venir ouvrir une école. II connaissait bien leur réputation d’excellents pédagogues. L’école fut ouverte rue Riblette.  Elle avait alors deux classes. Le nombre d’élèves augmentant rapidement, elle déménagea en 1870 rue Vitruve pour s’agrandir, puis se transporta trois ans plus tard rue de Bagnolet. Elle y restera 64 ans, jusqu’en 1937, avant de traverser la rue, pour s’installer sur un terrain alors acquis par la paroisse. C’est sur ce terrain, rue des prairies, juste derrière l’église qui est l’une des rares sur Paris à conserver en bordure son ancien cimetière, que l’établissement se dresse.

Au sommet d’une volée d’escaliers, la classe s’ouvre sur les doubles bureaux de bois blond alignés face au grand tableau mural, les encriers en porcelaine intégrés au pupitre sont remplis d’encre noire. Les plumes sont affutées, prêtes à crisser sur les cahiers. Les ardoises et les craies blanches ne demandent qu’à exprimer le savoir des écoliers. Les blouses grises se tiennent à carreau. Du haut de son estrade, la jeune institutrice a su créer l’ambiance propice à l’heure qui vient. Elle doit démontrer sa capacité à, enseigner, transmettre le savoir, éveiller au monde. Aujourd’hui, elle ferait étalage de ses compétences, de sa compréhension du dernier projet pédagogique à la mode.

Depuis quelques semaines, l’institutrice a repéré les bons élèves qui sauront se faire complice à l’instant crucial devant l’inspecteur qui ne manquera pas de prendre son regard froid et sévère d’adjudant-chef. Cette autorité un peu factice et artificielle a toujours cours en ce début des années soixante. Le bon élève, cela pourrait être celui qui obtenait au jardin d’enfants les prix de calcul, de narrateur mais surtout du sourire enjôleur pour contrer le pince sans rire. Cela pourrait être celui qui joue à merveille le garçon d’honneur avec sa silhouette élancée et déjà trois mariages à son actif. Cela pourrait car il a semblé à l’institutrice que sous ses allures de faux timide, il s’évertuait à dissimuler un air mutin.

Le cours se déroule sans anicroches. L’arithmétique et ses exercices de calcul à l’aide de dominos. Lignes d’écriture, copie, vocabulaire, dictée, tout y passe pour l’apprentissage de la langue française. Alors monsieur l’inspecteur départemental de l’éducation nationale se désintéresse de la maitresse pour se soucier de l’avenir des petits poulbots des quartiers populaires parisiens. La question fuse : « quel métier souhaiteriez vous faire quand vous serez grand ? »L’institutrice donne la parole à celui qui pourrait être le bon élève.  Ce dernier se lève au pied de son bureau comme il se doit, afin de répondre sans ambages, le verbe haut, le regard fier : « Amiral, monsieur ».

Voilà, le sort en est jeté. Deux mots prononcés à sept ans que l’on dit l’âge de raison, et le destin est là, ma vie relèvera des affaires maritimes.Il ne me reste qu’à aller au bout de mes rêves. Comment vient l’appel du large à un petit francilien ?

Papa, alors qu’âgé seulement de quelque mois,  il m’emmenait dans la Juvaquatre pour sa tournée de cabotage, destinée à livrer ses baguettes de pain, et qu’assis sur le siège avant, le pare brise ressemblait à une passerelle de navire. Ou bien maman qui me plaçait dans la vitrine de la boulangerie comme une figure de proue pour attirer les badauds.

Mais je vois cher lecteur un sourire sceptique, voir narquois s’esquisser sur tes lèvres. Oui, je dois avouer que je n’ai pas de souvenir précis de ces épisodes si ce n’est ce que m’en racontait ma maman bien longtemps après. Alors réalité ou légende, peu importe. La mémoire de ce que m’a offert maman mérite de rester fidèle au mot de John Ford :

« Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende »

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