La Danse de l’ Oiseau

Sous un grand ciel constellé d’étoiles, au gré de la tiédeur des alizés, l’esprit navigue langoureusement au sein de l’énigmatique univers des songes, de ceux qui vous séduisent, vous fascinent, vous enivrent, enflamment votre imagination.

Dans mes songes la force sauvage de quelques danses marquisiennes tient bonne place.
Elles expriment un répertoire de légendes, comme celle de l’oiseau, alternativement douce et violente. Des danses de guerriers aux voix puissantes.

Dans la vallée de Hatihe’u à Nuku Hiva, Tahiatemata la sœur du grand chef des Taipi vient de mourir. Toute la tribu s’est réunie pour célébrer solennellement les funérailles. Chacun sait que l’esprit d’un défunt dispose de trois jours pour quitter définitivement son corps. Ce délai est mis à profit pour rappeler tous les plaisirs de la vie.

C’est ainsi que le dernier jour, la belle jeune femme choisit d’exécuter le hakamanu, la danse de l’oiseau. La mélopée du chœur des femmes l’accompagne dans ses mouvements. Les gens de la vallée sont pétrifiés : la grâce et la majesté de Tahiatemata n’ont à leurs yeux jamais été égalées par aucune autre danseuse de la tribu. Seulement, lorsque la dernière note du hakamanu s’éteint, l’esprit de la belle s’envole sur un rayon de soleil, ne laissant à l’assistance que son corps qu’il faut maintenant sécher, enduire de monoï et d’autres huiles odorantes. Comme toutes les âmes des habitants de la Terre des Hommes, celle de la danseuse part vers le cap Kiukiu au levant de l’île de Hiva-Oa.

A ce même moment, dans la baie de Puama’u, à Hiva-Oa justement, un jeune pêcheur assis sur un rocher au bord du rivage lance sa ligne et la ramène. Les vagues viennent se briser sur les galets, et lorsqu’elles repartent vers le large, une image de plus en plus nette se dessine sur le sable aux pieds du pêcheur : elle a la forme humaine. Alors, à la manière d’un oiseau qui rassemble ses ailes pour son envol, Hi’imoana le pêcheur saisit dans ses bras l’image de sable déposée par la mer. Elle vient toute entière : c’est une femme merveilleuse. Il la porte à sa maison, la baigne et lui porte les fleurs les plus rares. Déjà, il sait qu’il l’aime.

Bientôt un fils va naître et grandir aux côtés de Hi’imoana et de la femme étrange. Ils vont l’appeler Poena’iki. Quelquefois, la mère raconte à son enfant l’histoire de sa famille qui règne à Nuku-Hiva dans la vallée de Hatihe’u, sur le peuple de Taipi.

Poena’iki a dix ans. Curieux de connaître le berceau de ses ancêtres, il décide de se joindre à un clan de jeunes guerriers de Puama’u pour une expédition de chasse à l’homme le long des rivages de la lointaine île rivale. Hélas, les navigateurs manquent d’expérience. Ils tournent autour de Nuku-Hiva, abordent au mauvais endroit, se font prendre et manger par les hommes de Hatihe’u.

Seul le jeune garçon est épargné, mais on le jette dans une fosse. Un minuscule orifice, juste assez large pour la bouche et le nez, lui est laissé entre les pierres. Le pauvre enfant se lamente sans cesse, criant son nom et celui de sa mère avec désespoir. Un jour, un grand guerrier tend l’oreille aux lamentations du prisonnier et croît reconnaître le nom de la sœur de son chef, morte depuis longtemps.

Il court vers le chef, le hakaiki.
– Uhutete, as-tu autorisé quelqu’un à porter le nom de ta sœur défunte ?
– Bien sûr que non ! Pourquoi ?
– Je l’ai entendu prononcer par le jeune captif. Il prétend que c’est sa mère. – C’est impossible ! Qu’on aille le chercher !

Le guerrier exécute l’ordre et amène Poena’iki
– Si tu es le fils de cette femme, tu dois reconnaître son corps.
Deux hommes robustes apportent la pirogue dans laquelle gît le cadavre desséché et le présente à l’enfant. Celui-ci, éperdu, reconnaît sa mère dans la pirogue cercueil.
– Alors, dit le chef Uhutete, si cette femme qui à ma connaissance n’a jamais enfanté est ta mère, elle a dû t’enseigner un rite particulier qu’elle seule était en mesure d’exécuter.
Poena’iki ne sait pas, sa mère ne lui a rien révélé de pareil .On le remet dans la fosse.

Pendant ce temps, à Hiva-Oa, dans la vallée de Puama’u, les parents s’inquiètent du sort de leur fils et le père décide de partir à sa recherche. Alors, Tahiatemata, sentant le moment venu de dévoiler sa vraie nature, raconte :
Je suis une âme errante. Je n’ai pas accepté en son temps d’aller rejoindre les autres kuhane dans le havaiki des morts. J’aimais trop la vie ! C’est pour cela que tu m’as trouvée sur la plage. Avant que tu partes chercher notre fils, je vais t’enseigner le hakamanu. Moi seule en connais les gestes et la grâce qui en est capable de plonger les hommes et les femmes dans le plus grand émerveillement.

C’est ce qu’elle fait. Et Hi’imoana, plus amoureux que jamais, part pour l’île de Nuku-Hiva sans savoir qu’il ne reverra plus jamais Tahiatemata vivante. Vaste est l’océan pour l’homme solitaire. La voile et la pirogue unissent longtemps leurs efforts pour mener le pêcheur jusqu’à la baie de Hatihe’u. Une feuille brandie en signe de paix, il arrive devant le haka’iki.

Uhutete lui présente le corps desséché dans le vaka tupapa’u et lui dit :
– Tu prétends que ma sœur morte est ta femme. Tu affirmes être le père du prisonnier. Prouves-le.

Hi’imoana, brisé d’émotion mais fort de son secret, demande qu’on libère son fils et que l’on convoque les femmes qui chantent le hakamanu. A Hatihe’u, sur la place publique, les voix entament la mélopée, et le père exécute avec la justesse et la grâce enseignée par sa femme, la merveilleuse danse de l’oiseau devant l’assistance médusée.

– Qu’on apporte à manger à mon neveu et à mon beau-frère ! Parvient seulement à dire Uhutete.
La nuit était maintenant tombée sur la baie de Taiohae. Teikikeuhina, le chef de danse, se leva pour rejoindre les tambours et les danseurs qui l’appelaient. Il avait entendu Mokohe la frégate : il allait faire renaître la danse légendaire.

De Nuku-Hiva à Ua-Pou, de la pirogue des jeunes guerriers à la pirogue cercueil, entre le monde des vivants et des morts, la danse de l’oiseau c’est la danse de l’amour et de la vie sur la Terre des Hommes.

Légende Marquisienne

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Un commentaire

  1. Gerald ,
    Les légendes marquisiennes sont toujours très belles mais celle ci est envoûtante ,sublime ,merci …
    Brigitte

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